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L’Évidence de la liberté

solidarité, action, organisation et individualisme
Le jeudi 19 mars 1998.

L’individualisme est une attitude dégagée de toute influence extérieure (dogmatique, idéologique, théorique, institutionnelle…) par laquelle notre propre vision du monde et notre propre liberté déterminent nos comportements et nos actions sans même que ceux-ci soient proposés comme modèle à quiconque.

Cet individualisme n’est contradictoire ni avec la solidarité, ni avec l’engagement. Au contraire, il est le garant d’un engagement lucide et attentif à l’autre puisqu’il permet et exige des solidarités ponctuelles pour des actions précises, des objectifs clairs et en parfaite harmonie avec la liberté radicale qui les sous-tend.

Solidarité et tolérance

Solidarités ponctuelles et actions précises car il s’agit de solidarités au coup par coup, ce qui implique chaque fois une analyse réfléchie et lucide au lieu d’un engagement définitif (certes, un engagement définitif est lui aussi réfléchi, mais réfléchi une fois pour toute !). De plus, un engagement long sur un objectif large entraîne des concessions, des élagages jusqu’au tronc commun alors que ce qui rend pertinente une pensée, ce n’est pas le tronc commun, qui est partagé par tous, mais les originalités et les particularités qui la rendent précieuse entre toutes.

Or il ne peut y avoir sur ces particularités qu’accords ponctuels : d’une part ce sont des points précis et les partenaires de ces accords ne sont pas nécessairement « en phase » sur d’autres points, d’autre part chaque individu, unique précisément par la combinaison de ses particularités, voudra à juste titre les voir toutes présider à ses actions et il lui faudra avoir, point par point, différents partenaires avec lesquels il mettra en action chacune — ou quelques unes seulement — de ses spécificités. L’engagement solidaire de l’individu devient alors une mosaïque unique faite de l’imbrication d’engagements ponctuels multiples et de multiples partages.

Attentif à l’autre, disais-je plus haut, car ce type d’engagement contient l’écoute de l’autre : il me faut lui être attentif pour cerner là où je peux le rejoindre malgré d’autres points, et la où je me sépare de lui à cause d’autres points. Ce type d’engagement contient aussi la tolérance [1] car notre adhésion commune à une cause précise m’ouvre sur les engagements de l’autre un regard que je n’aurais peut-être pas eu sans le fraternel compagnonnage de luttes partagées.

Le péril institutionnel

À l’opposé, un engagement long sur un objectif large — engagement « de principe » — conduit à l’abandon de nos originalités, à une amputation de notre vision du monde dans ce qu’elle a de plus originale, donc de plus pertinent et de plus nécessaire aux autres, et il ne reste alors plus dans le « groupe permanent » que ce sur quoi tous sont grosso-modo d’accord (la doxa) et, pour ne mettre en péril ni la cohésion du groupe, ni la poursuite de l’engagement viendront alors d’abord l’autocensure puis la marginalisation des pensées hétérodoxes, l’intolérance, les exclusions, les luttes intestines et les dynamiques de « chefferies ». J’ajoute qu’à mon sens un engagement ne doit jamais être durable car chacun le rejoignant alors selon son désir et le quittant quand il n’a plus « la pêche », la « cause » garde une vitalité permanente et une pertinente originalité meilleures que si elle traîne des « fidèles » essoufflés ou partiellement démotivés. Je dis bien « à mon sens » car si certains éprouvent le besoin de se réunir durablement sur une base définitivement fixée, grand bien leur fasse, tant qu’ils n’y obligent pas autrui. Comme l’écrivait William Godwin dès 1796 : « Tout est valable, même les fantaisies les plus absurdes, même les formules qui nous semblent les plus répulsives, aussi longtemps qu’elles trouvent des partisans pour les appliquer volontairement, sans prétendre y obliger les autres, aussi longtemps qu’elles ne font loi que pour ceux-là seuls qui se sont librement associés à elles. »

L’aspect ponctuel de l’engagement individualiste, parce qu’il conduit à se séparer une fois l’objectif (j’insiste : précis) atteint, fait que les mécanismes d’institutionnalisation de l’engagement, générateurs de conservatisme et de dérives « orthodoxes » (exclusions, luttes intestines, chefferies…) ne peuvent se produire.

Un fédéralisme dynamique

D’autre part la multiplicité de séparations/rencontres entraînées par cet aspect ponctuel de l’engagement individualiste constitue pour chaque individu une continuité unique et originale définissant un fédéralisme qui s’oppose, en les régénérant, à la fois au démocratisme républicain, au centralisme démocratique des « organisations » révolutionnaires avant-gardistes et à un certain fédéralisme rigide conçu uniquement comme une réponse technique à la contradiction individu/collectivité.

Ce fédéralisme d’individus (ou de groupements ponctuels d’individus) développe un tissu d’interactions dans lequel chaque individu est moteur fédérateur des multiples axes d’engagements, et chaque combat un espace fédérateur d’individus aux sensibilités multiples et diverses. Ce type de fédéralisme prend alors le même sens que ce que Max Stirner entendait par association : quelque chose en train de se faire par la volonté des individus et non la cristallisation (l’ossification écrivait-il) des actions en institutions.

Solidarité, action, organisation et synthèse

Ces propositions de solidarité, d’action, d’organisation construites sur une base individualiste, dans lesquelles chacun investit ce qu’il veut pour réaliser le monde qu’il veut, avec qui il veut, parmi tous les autres possibles en train eux aussi de se réaliser dans des solidarités, des respects — et des indifférences — réciproques exigent, pour passer du domaine de l’utopie à celui de la réalité, de modifier les rapports de force actuels.

Il faut dès lors, dans la réalité même de cette société oppressive, que chacun, associé avec qui bon lui semble et comme il le juge opportun, puisse se battre et développer des luttes, des solidarités, un respect et une bienveillante indifférence mutuels dans et par lesquelles se construiront ce à quoi il aspire en tant qu’être libre, acteur et coacteur de ses libertés.

Certains — et je vais pour eux de la plus radicale des solidarités à la plus sympathique des indifférences — décident de s’investir qui dans la lutte syndicale, qui dans la lutte sociale, qui dans le combat féministe, qui dans des luttes et des pratiques de solidarité à l’échelle de leur quartier ou de leur ville, dans et/ou contre des institutions (professionnels, usagers, parents d’élèves,…), tout ceci n’étant d’ailleurs ni contradictoire ni exclusif, mais choisi en fonction de priorités définies selon leurs désirs, leurs sensibilités, leur positionnement social, leurs contraintes, leurs analyses, leurs rencontres, leurs sympathies, etc. Toutes sont également sympathiques, également respectables et bien sot, ou bien « terroriste », qui peut dire que Le-Sens-De-l’Histoire exige qu’on sacrifie à l’une toutes les autres.

L’organisation anarchiste

Parmi eux, certains — et j’en suis — ont décidé d’également [de] s’investir dans la construction, le maintien et le fonctionnement d’une « organisation » spécifique anarchiste qui doit être l’espace fécond de la production, de l’expérimentation et de l’échange des propositions anarchistes. L’anarchie est une proposition radicalement et originalement différente de tout autre propos politique. Construite sur le respect des aspirations, de l’autonomie et de l’inaliénable capacité des personnes à contracter, elle ne consiste pas plus à peser sur les décisions institutionnelles qu’à initier, encadrer ou diriger « le mouvement de masses », mais à permettre à chacun, par la lutte et la solidarité, de lutter et vivre selon ses désirs et mettre en œuvre ses solutions.

Comme il est totalement improbable de trouver un groupe de libres personnes qui sur des points différents, des problèmes différents, des actions différentes auraient des analyses communes et seraient en perpétuel accord, le fédéralisme laisse convivre ces différences et permet à chacun, individu ou groupe d’individus, de s’unir et d’agir pour donner une commune solution à un commun problème.

La synthèse

Dans le choix de la construction d’une organisation anarchiste spécifique, seule la cohabitation de différents désirs et projets, différentes aspirations et propositions était à même d’illustrer et de prouver la pertinence et la validité de la proposition anarchiste. C’est par la synthèse et la cohabitation des ces diversités, par la capacité à faire vivre dans une organisation unique cette union des diversités, que se vérifie la proposition fédéraliste et non dans l’obligation et l’obéissance réglementaire. Elle ne peut même surgir que de cette synthèse, car obligation et obéissance impliquant sanction et force, il n’y a plus union, mais contrainte.

Par ailleurs, toute proposition qui contiendrait la nécessité de sacrifier l’intérêt des individus à l’intérêt collectif est une idée profondément marquée par la morale oppressive et les systèmes de pensée de toutes les structures autoritaires dont nous sommes malgré nous les héritiers. Comme d’ailleurs l’idée selon laquelle l’individualisme serait une déviance petite bourgeoise relève de la condamnation de ce que la morale chrétienne appelle le péché d’égoïsme ; condamnation dont on sait l’usage qu’il est toujours fait pour maintenir l’ordre de la domination et toutes les pratiques autoritaires, manœuvrières et crapuleuses qui lui sont liées.

Jean
groupe Maurice-Joyeux (Paris)


[1Le mot tolérance contient une certaine nuance de condescendance, mais je dois admettre qu’en ce qui concerne certains autres engagements de certains de mes compagnons de lutte, il m’est parfois difficile de me départir d’une certaine condescendance. Dans la même phrase il y a le mot « fraternel » et on pourrait objecter que tolérance et fraternel appartiennent au vocabulaire chrétien ; je dis moi que ces mots appartiennent à l’humanité et que si les chrétiens se les ont annexés, il nous faut les leur arracher !


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