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RMI ou allocation universelle…

Il n’y a pas de misère acceptable !

Le jeudi 19 mars 1998.

La revendication pour l’extension du RMI aux moins de 26 ans a, depuis quelques années maintenant, fait son chemin… On a logiquement retrouvé cette idée dès le début du mouvement des chômeurs, fin 1997 ; idée justifiée au nom de l’ « urgence »…

Sans vouloir jouer les donneurs de leçons, mais au contraire dans l’esprit d’amener des réflexions constructives au sein même du mouvement social, il ne nous est pas possible d’accepter cet axe revendicatif sans sourciller.

Au premier abord, l’idée d’un revenu minimum garanti pour tous peut paraître sympathique, généreuse, et même une mesure absolument indispensable en regard de la situation sociale catastrophique de millions de jeunes sans ressources.

Mais allons-nous oublier que l’instauration du RMI a signifié une véritable institutionnalisation de la misère, et la définition en quelque sorte d’un seuil « acceptable » de pauvreté ? Avec 2 000 FF et quelques babioles (pour une personne seule), vous êtes censé survivre… Alors, si l’on peut toujours trouver des bonnes âmes pour penser tout haut : « c’est mieux que rien… », nous ne pouvons nous résoudre à ces discours misérabilistes, à ce minimalisme !

À partir de la question du RMI et des minima sociaux, une autre idée a largement repris du poil de la bête : celle de l’allocation universelle.

L’allocation universelle ou la solution ultra-libérale ?

On peut redéfinir brièvement le principe d’une telle allocation : il s’agit de garantir aux citoyens, non pas un travail et un salaire, mais un certain revenu (donc un minima), avec ou sans obligation d’exercer une activité d’utilité sociale (selon les interprétations).

Ceci dit, pour « s’enrichir et prospérer » — ou tout simplement s’en sortir ! — les braves citoyens, désormais allocataires universels, devraient continuer à se vendre sur un marché du travail qui, entretemps, aura été libéré des rigidités passéistes (traduisez le code du travail et tout ce qui aujourd’hui protège encore un tant soit peu les salariés). Car voilà bien le cœur du problème posé par le principe de l’allocation universelle : en projetant de généraliser un minima, elle s’intègre si bien aux vues ultra-libérales qu’on en vient à se demander si elle n’est pas un passage obligé dans la restructuration actuelle de la machine capitaliste !

Pour expliquer cela autrement : imposer la flexibilité et la précarité dans tous les secteurs, à une époque où le niveau de production rend intolérable le fait de « mourir dans la misère », incite la classe dominante à distribuer, en échange, le minimum vital.

Procéder à ce type de réforme lui conférerait une nouvelle et forte légitimité. Elle pourrait ainsi se féliciter d’avoir enfin « éradiqué la misère et l’exclusion » et s’autoriser toutes les restructurations et les déréglementations que la guerre économique exige… !

En ne laissant plus exister qu’une sorte de pauvreté cadrée, contrôlée et acceptable, la bourgeoisie pourrait se débarrasser de tout l’attirail institutionnel encombrant composé des multiples organismes de protection sociale. Les allocations familiales, les indemnisations chômage, les pensions de retraites, tout cela disparaîtrait, rendu inutile par l’allocation universelle, revenu basique complété par des actes commerciaux et des placements boursiers…

Ainsi, par un fantastique tour de passe-passe, la mise en œuvre de l’allocation universelle permettrait, au nom de la « fin du salariat », de la raréfaction ou de la « fin du travail », au nom de la « lutte contre l’exclusion » et même au nom d’une prétendue critique du salariat (voir les écrits d’André Gorz récemment dans le journal Le Monde), l’éclosion d’un système reposant sur les règles du plus ultra des ultra-libéralismes.

De la science-fiction ? Peut-être, mais il ne faut certainement pas sous-estimer combien l’allocation universelle peut correspondre à une attente forte de la bourgeoisie, en l’aidant dans son double objectif de pacification sociale et de flexibilisation tous azimut des processus de production et d’échange.

Pour l’abolition du salariat !

La confusion créée et entretenue par des intellectuels comme André Gorz (le nouveau penseur attitré de la CFDT et du collaborationnisme de classe ?) ne résiste pas à l’opposition d’un projet sociétaire anticapitaliste et antiétatique. À aucun moment, les promoteurs de l’allocation universelle (aux origines politiques diverses mais s’inspirant majoritairement de l’humanisme bon teint et du catholicisme social), n’explicitent de propositions pour résoudre le problème des inégalités, et pour cause ! L’égalité économique et sociale, l’autogestion, le fédéralisme, la réappropriation des moyens de production et de distribution, tout cela ne les intéresse pas. Pire encore, à leurs yeux, les inégalités font parties de la normalité du monde, et, à la seule idée qu’une révolution sociale puisse se déclencher, ils doivent redoubler d’énergie afin de trouver une réforme possible au capitalisme. Pour notre part, il faut être précis sur les objectifs et ne pas nous laisser piéger dans des revendications de cet acabit.

La bourgeoisie doit payer !

On connaît aussi depuis longtemps le fameux discours sur la société à deux vitesses : un discours qui tente d’opposer les « exclus » aux « inclus », c’est-à-dire ce camp où se retrouveraient pêle-mêle les salariés ayant un emploi et leurs exploiteurs.

Devant de telles âneries, nous devons réagir par des propositions et des initiatives porteuses d’unité entre tous les exploités et rétablir une analyse de lutte de classes. Nos efforts doivent tendre à fédérer les luttes des chômeurs et des salariés, les luttes antiracistes, antisexistes, etc.

À l’idée d’allocation universelle, comme à l’idée d’extension du RMI à toutes les personnes de plus de 18 ans, nous devons répondre en redéfinissant des revendications et donc des dynamiques en concordance avec nos buts révolutionnaires. Pour être pratique, il semble beaucoup plus intéressant de se mobiliser en masse pour une refonte du système d’indemnisation chômage que de se laisser embrouiller par les théories fumeuses du revenu minimum garanti. En exigeant que la bourgeoisie paye intégralement les salariés qu’elle licencie et les individus au chômage, mais n’ayant pas cotisé suffisamment longtemps pour ouvrir des droits ASSEDIC, on se place d’emblée sur un terrain qui concerne tous les salariés actifs, chômeurs et également retraités !

On demeure dans l’optique de construire un rapport de force contre le patronat et, en même temps, on peut affirmer clairement notre critique du salariat et de l’économie de marché…

Le maintien intégral du salaire, l’accès à une indemnisation chômage pour les personnes n’ayant jamais ou peu travaillé, le financement des organismes de protection sociale par les seuls employeurs (arrêt de toutes les exonérations de charges patronales, « taxation » des profits directement par les salariés…) et leur gestion par les seuls salariés, peuvent devenir de réelles revendications de rupture, signifiant clairement par elles-mêmes que les seuls ennemis sont ceux qui nous exploitent et que l’entière faute du chômage repose sur eux et eux seuls !

Si l’on décide de se battre sur cet axe, il n’est alors plus besoin de parler du RMI ou de l’allocation universelle et l’on peut critiquer ces deux systèmes pour ce qu’ils sont : des modes de gestion de la misère.

Régis
groupe Déjacque (Lyon)





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