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De la morale sportive à l’ordre médiatique

Le jeudi 9 avril 1998.

Les grandes compétitions sportives prennent une place importante dans les medias de masse, journaux quotidiens et audiovisuel. Or, il ne s’agit que d’événements fabriqués. Bien que les journalistes usent et abusent de superlatifs tels que « fantastique rebondissement », « formidable suspense », « extraordinaire surprise », il n’y a pas de vraie surprise dans ces compétitions : on sait qu’il y aura un vainqueur, des vaincus. Et pourtant, année après année, les spectateurs sont toujours présents dans les stades, sur les routes, devant la télé : cette périodicité ressemble aux cycles liturgiques de la religion catholique, les champions jouant le rôle de demi-dieux. De même que dans les religions, il y a une morale sportive assez proche de ce que dénonçaient les théoriciens socialistes et anarchistes du 19e siècle : la religion du travail, le respect des dominants par les dominés. Et on voit bien qu’il y a une véritable « pensée unique » autour du sport dépassant les clivages politiques et sociaux, laissant à penser qu’on peut avoir des goûts communs avec les bourgeois ou les petits chefs qui nous exploitent un jour, nous licencient le lendemain.

« Du pain et des jeux » ? C’est encore plus grave. Parce que du pain, c’est à dire des conditions de vie décentes, de nombreuses personnes n’en disposent pas : près de deux milliards d’êtres humains vivent en dessous du seuil de la pauvreté. Ils seront environ quatre milliards à regarder de près ou de loin la coupe du Monde de football.

La société du spectacle

Ainsi, le spectacle sportif est un élément important du spectacle médiatique : du sport à longueur d’année. Des chaines de télévision spécialisées lui sont désormais consacrées. Il n’est pas de journal télévisé qui n’aborde pas un quelconque résultat sportif. Qu’aura-t-on appris en fin de compte ? Des événements minables qui ne changeront pas notre vie quotidienne : la mort accidentelle d’une aristocrate anglaise sous le pont de l’Alma, un carambolage monstrueux sur l’autoroute du Nord, la sortie du prochain film avec Sylvester Stallone, le PSG qui a pris une gamelle à Naples, un défilé de mode. Bref, une série de sujets « légers » qui, mis bout à bout, en deviennent lourds.

Bien sûr, il reste des sujets plus sérieux comme la guerre dans telle contrée du Globe, le chômage, des remous sociaux auxquels ne s’attendait pas le gouvernement, la délinquance juvénile, la violence urbaine, les négociations secrètes autour de l’Accord multilatéral sur l’investissement. Mais la gravité de ces sujets est noyée dans une masse d’informations sans réel intérêt.

Car que reste-t-il de ce traitement de l’information ? Quelques idées suscitées de manière presque subliminale.

Tout d’abord, un sentiment diffus que tout se vaut, du conflit des chômeurs au procès en cours d’assises d’un assassin d’enfant, de l’intervention de l’armée serbe au Kosovo aux victoires françaises aux jeux olympiques d’hiver.

Ensuite, l’idée qu’il y a toujours solution à un problème parce qu’il se trouve toujours des spécialistes pour traiter le problème. Ici, ce sera un médiateur chargé de rencontrer les sans-papiers. Là, ce seront des leaders syndicaux chargés de trouver des solutions aux déficits sociaux. Experts en violences urbaines, spécialistes de l’éthique médicale, docteurs en économie, interlocuteurs privilégiés, consultants en ceci, chargés de mission en celà… Et encore l’idée selon laquelle tout cela prendra du temps et qu’il faudra beaucoup d’efforts de notre part pour sortir du tunnel. C’est un message de patience, voire de résignation qui nous est livré. Bref, une série de messages pour enfoncer le clou de notre soumission. Face à cela, il convient de dénoncer ce matraquage idéologique par le sport-spectacle et par les médias de masse. Il se trouvera toujours des esprits mesquins pour nous traiter de dédaigneux, de social-tristes, voire de puritains s’opposant aux petits plaisirs qui égayent la vie des sans-grades.

À cela, nous répondons que nous ne sommes pas hostiles aux divers vecteurs de l’imaginaire et aux modes d’expression les plus variés (littérature, cinéma, musique, peinture et pourquoi pas certaines formes de sports). Nous voulons simplement ne plus subir, mais avoir prise sur les décisions qui déterminent notre vie quotidienne, donc pointer du doigt et nous révolter contre toutes formes de mise en condition.

Hervé
Groupe Milly-Witkop (Nantes)





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