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Le Bon sens près de chez vous

Le jeudi 20 février 2003.

Le Crédit agricole hors la loi ? c’est le titre d’un livre paru en décembre 2001 (aux éditions Carnot) sous la plume de Jean-Loup Izambert, journaliste issu de l’enseignement agricole. Il « bénéficiera » de la censure du ministère de l’Intérieur (de gauche) : il ne fallait pas compromettre l’entrée en Bourse (en décembre 2001, précisément !) d’une banque au-dessus de tout soupçon.

Des racines mutualistes

Au XIXe siècle, l’agriculteur français ne recherche pas d’engagements financiers importants : l’écoulement régulier d’une production modeste préserve son indépendance. Mais la modernisation des techniques de culture et d’élevage va le conduire à recourir au crédit. Jusque-là, les parents, les amis, les voisins venaient en aide ; les notaires constituaient le principal recours ; négociants en engrais, marchands de bestiaux, meuniers, propriétaires pratiquaient l’usure, avec des taux souvent exorbitants et des dessous-de-table. Répondant à une attente notamment des petits et moyens exploitants, les premières caisses de crédit agricole apparaissent, sous forme associative. En 1894, la loi du 5 novembre autorise la création de caisses de crédit agricole par les seuls syndicats. Les caisses régionales doivent être exclusivement agricole et mutuelles.

Outil politique et financier de l’État

À la veille de la Première Guerre mondiale, il existe 98 caisses régionales regroupant 236’860 sociétaires. Ce succès se comprend mieux quand on sait que l’État y engage des sommes de plus en plus importantes : de 1900 à 1913, la part des prêts du Crédit agricole couverte par les avances de l’État passe de 32 à 89,9 %. En 1921, lorsque l’Office national de crédit agricole se met en place, la Banque de France a déjà versé au CA 347,5 millions de francs depuis 1897. Peu à peu, l’État (se) construit un outil financier sur lequel il conservera la mainmise de manière plus ou moins directe.

Une dérive précoce

Prêts de complaisance, malversations, confusions de patrimoines, cooptation de notables véreux : la délinquance financière se développe si rapidement qu’en mai 1925 le ministère des Finances intervient afin d’obliger le Crédit agricole à respecter l’éthique bancaire ! C’est la bourgeoisie parisienne qui tient les rênes. La création de l’Office du blé [sic] par le Front populaire en 1936 permet au CA de consolider son implantation et de devenir la banque des agriculteurs et des ruraux. J.-L. Izambert s’interroge : « Ne s’agit-il pas avant la lettre, d’un "énorme paradis fiscal national", permettant le recyclage des fabuleuses sommes d’argent issues du marché noir ? » Tout de suite les grands mots ! Un peu plus tard, l’Occupation poussera le CA à s’organiser comme banque pour collecter les fonds des paysans. La Caisse nationale du CA est totalement réorganisée par le gouvernement collaborationniste, qui cherche à faire adhérer le milieu paysan à sa cause : le CA devient la seule banque française dont les dirigeants sont nommés par Vichy.

Un essor irrésistible

S’appuyant sur la bourgeoisie provinciale, sur de grands propriétaires terriens et sur une poignée de conservateurs, le Crédit agricole va accompagner l’agriculture sur les marchés de la croissance et de la modernisation. La cooptation, le cumul de postes, les carrières de père en fils, qui lui donnent des allures de caste, vont faire naître, puis développer, un esprit d’entreprise, une culture de groupe. Les années 60 et 70 vont assurer l’envol. Dans la plupart de départements, le CA collecte environ 40 % des dépôts ; de 1960 à 1970, 800 nouveaux comptes sont ouverts chaque jour. Et cela grâce à un travail systématique de prospection : « Ils visitent les fermes jusqu’à très tard dans la soirée, discutent au coin d’une table des problèmes de l’exploitation… ils font un peu partie de la famille », note Christian Bosséno, l’historien du CA. « Le bon sens près de chez vous » prend corps.

CA : Corruption Affairisme

La concentration des pouvoirs, les réseaux tissés entre le CA, la FNSEA et le milieu politique vont accélérer le goût pour la spéculation, le plongeon vers les opérations tordues. Dans la destination des prêts, le choix sera vite fait : restauration, immobilier, tourisme. Les projets d’hôtels de luxe équipés d’instituts de thalassothérapie, les golfs de 18 trous ou l’investissement dans les industries agroalimentaires, beaucoup plus rentables, plutôt que le soutien aux petites fermes. Et pour cause : elles doivent disparaître. Bénéficiaires de prêts agricoles sans assumer la fonction d’exploitant, prêts non justifiés ou détournés de leur objet, faux et usage de faux, comptabilité falsifiée, escroquerie, abus de biens sociaux : la liste est longue, jusqu’à l’assassinat d’un journaliste (sur ordre d’un ancien administrateur du CA, responsable de l’UDR et du SAC) alors qu’il s’apprêtait à publier dans le Meilleur une enquête explosive sur le CA.

Si, parmi les millions d’emprunteurs trompés, les agriculteurs ne sont pas les seules victimes (commerçants, dirigeants d’entreprise, etc.), ils paient (et bien entendu les plus modestes d’entre eux) un lourd tribut. Beaucoup sont au bord de la faillite. De nombreuses vies brisées à qui rien n’aura été épargné : harcèlement permanent, menaces de mort, bêtes empoisonnées, fermes incendiées, biens saisis avec la complicité de la justice, emprisonnement sur la base de faux documents. Nombreux sont ceux qui quittent la terre faute de pouvoir en vivre. C’est justement le but du jeu capitaliste !

Gérons notre argent

Des milliards de profits sur le dos des sociétaires qui, depuis des générations, font la richesse de la banque ! Profitant d’une libéralisation sans frein du marché de l’argent, le Crédit agricole s’est largement développé au plan international, s’implantant dans une soixantaine de pays, avec un goût prononcé pour les paradis fiscaux. Or, selon le Fonds monétaire international lui-même, ce sont plus de 2’000 milliards de dollars qui sont gérés sur les petites places financières offshore, et qui échappent ainsi à l’emprise des États.

« Aujourd’hui, écrit J.-L. Izambert, Crédit agricole Indosuez (Suisse) SA est sévèrement mis en cause dans plusieurs affaires très graves par des organismes de contrôle étrangers comme la Commission fédérale des banques en Suisse ou le parquet de Moscou. Des dirigeants nationaux sont également mis en examen dans d’autres affaires. » Allons-nous lâchement abandonner Sarkozy dans sa lutte héroïque pour la « tolérance zéro » ? Allons-nous encore longtemps accepter que des truands disposent comme ils le veulent de notre argent ou nous déciderons-nous enfin à les mettre hors d’état de nuire ?

Jean-Pierre Tertrais


Jean-Pierre Tertrais est militant du groupe La Commune de la FA à Rennes.





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