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En dehors des clous

Super

octobre 1954.

Quel ignorance !

Ne pas savoir que tu vis au plus éclairé de tous les siècles, celui de la télévision, de l’énergie atomique et du reste.

Non ! N’invoque pas qu’il ne te reste plus en poche de quoi t’acheter ton repas du soir, que tu couches sous les ponts ou autant de mauvaises raisons qui n’en sont pas.

Non ! Jean Cloche, prends conscience que tu as le bonheur d’avoir vu le jour dans le merveilleux siècle qui fut jamais, un super siècle si l’on peut dire.

Un siècle où la richesse va conduire les hommes à la famine, où les grandioses constructions qui s’édifient chaque jour permettent à tous les Jean Cloche comme toi, de coucher sur les bancs des squares, où, grâce au progrès des machines, la journée de huit heures va passer à neuf ou dix, excepté, bien entendu, pour les chômeurs, pour lesquels on sait la générosité des lois sociales, où la liberté grandissante t’interdit de circuler selon ton gré chaque fois qu’une tête couronnée, un magnat d’industrie, un homme aux poings d’acier, une putain fortunée veulent bien faire à la République l’honneur de leur confraternelle présence.

Comment ne t’être pas rendu compte d’aussi remarquables paradoxes, quelle ingratitude de n’avoir pas frémi d’extase devant d’aussi brillantes et originales absurdités.

Jean Cloche, est-ce que le sens du patriotisme t’a déserté à ce point ?

Oublierais-tu ton passé ? Ne te souvient-il pas que tu fus celui à qui l’on promit que ses fils ne reverraient plus cela quand on te colla un fusil sur l’épaule ou vingt centimètres de terre fraiche sur le ventre ? Celui à qui l’on déclara « qu’il avait des droits sur nous » et qui eut celui de faire la queue devant les usines des heures durant et de se faire rejeter sur le pavé avec la formule « plus d’embauche », sans préjudice du surcroit de quelques coups de triques administratives le jour où tu prenais la licence de crier trop haut ? Celui que la droite et la gauche ont invité tour à tour et simultanément à voter pour elles et qui, couillonné par la gauche et la droite, s’entendit déclarer que l’on a les gouvernements qu’on mérite ? Celui à qui les pouvoirs permirent de faire des études et qui, nanti de ses diplômes d’ingénieur, faute d’emploi, alla récurer des éviers ? Celui à qui l’on chanta les beautés de la paix pour la jeter dans une toujours dernière guerre ?

Allons, Jean Cloche, payeur d’impôts, cochon de payant, lampiste par fatalité, tête de turc par vocation, cocu pour l’éternité, il ne faut pas nier l’évidence, s’insurger contre la criante vérité, nous nageons dans le super, ça crève les yeux.

Nous avons de super dirigeants qui, pour de super combines, au moyen de super armements, machinent une super vacherie à laquelle les Jean Cloche donneront leur peau et les députés leurs discours.





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