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Le Nez de Cléopâtre ou la Provocation exemplaire

Le jeudi 13 février 2003.

Il existe une conception dite « événementielle » de l’histoire. Selon celle-ci, l’histoire se réduirait à une suite chronologique d’événements, décidés par une minorité de « grands » hommes. Une telle conception implique une société à la merci des coups de main, des complots et des provocations, et mène droit à une vision policière de l’histoire. À l’époque où il était ministre de l’Intérieur, M. Raymond Marcellin, dénonciateur du fameux complot international, participait pleinement de cette vision… ainsi d’ailleurs que les actuels contempteurs de la provocation.

Or, en termes de lutte, quelle différence existe-t-il entre un rassemblement destiné à provoquer la capitulation d’un pouvoir, comme une manifestation ouvrière, et les provocations de ce même pouvoir en vue de justifier des pressions et des répressions ultérieures, sinon le caractère « public et évident » de la première et éminemment « privé et politique » de la seconde ? Chacun de ces événements fait l’histoire dans ce qu’elle a d’inéluctable et d’irréversible.

Mais revenons à cette provocation, quelque peu oubliée aujourd’hui, du 21 juin 1973.

Les faits d’abord : le 21 juin, le mouvement d’extrême droite Ordre nouveau décide d’organiser un meeting contre l’immigration sauvage dans notre pays. Le mot d’ordre est raciste. Il aurait dû être sanctionné par le gouvernement par une interdiction. Or il n’en est rien et, au contraire, la police (ou du moins certains éléments) aide Ordre nouveau à préparer son rassemblement. La Ligue communiste appelle alors à une contre-manifestation, mais n’est suivie en cela ni par le PSU, qui « flaire le piège », ni par les partis de gauche, qui observent une prudente réserve, se contentant de dénoncer timidement la provocation. Ils perdront cette réserve six mois plus tard lorsque, à nouveau, l’extrême droite appellera à une manifestation contre l’immigration et pour le soutien à la junte chilienne de Pinochet. Mais les conditions seront différentes et la Ligue aura essuyé les plâtres.

C’est donc seule, le 21 juin, que la Ligue affronte les fascistes d’Ordre nouveau et une police dont les effectifs ont été « volontairement » réduits pour l’occasion. La violence qui monte rapidement surprend les forces de l’ordre désorientées par des commandements contradictoires, un approvisionnement (grenades lacrymogènes) de misère, des manœuvres mal étudiées et des informations radio erronées (sur le nombre des manifestants notamment). Bref, tout est fait pour que les hommes de Marcellin s’affolent et pour que les affrontements soient très durs. En outre, l’aide apportée par les policiers aux membres d’Ordre nouveau est indéniable.

Le 28 juin, c’est avec l’accord du Conseil des ministres que M. Messmer dissout la Ligue communiste et, pour faire bonne mesure, Ordre nouveau.

Alors débutent des polémiques qui dureront jusqu’à la fin de l’année 1973.

Sur l’opportunité d’une telle mesure d’abord, et en l’occurrence même l’Humanité, rarement tendre avec les gauchistes, consacrera plusieurs pages à « l’affaire ».

Sur la provocation ensuite, de son échec ou de sa réussite. Car qui peut dire lequel est sorti gagnant de l’affrontement du 21 juin ? La Ligue est-elle tombée dans une provocation policière ou Marcellin s’est-il laissé entraîner dans une manœuvre gauchiste ? La Ligue communiste a perdu un nom, mais comme l’a souligné à l’époque Thierry Pfister dans Le Monde : « La dissolution d’un groupuscule peut être facilement digérée, celle d’un parti crée une crise politique. Or si la Ligue n’était pas un parti à proprement parler, elle était déjà plus qu’un groupuscule. » Cinq ans après, il s’avère que Le Monde avait raison. Ordre nouveau, préparé à cette dissolution, a reparu quelques mois après sous le nom de Faire front. Ses agissements ont certes été ralentis, mais pas tant par son interdiction que par le retentissement propre de l’affaire, qui avait mis en évidence son côté suspect.

Alors, pas de gagnant ! Le grand perdant ne serait-il pas Marcellin ? Une telle assertion impose une remise en cause de toutes les idées reçues sur les provocations.

« Lorsque le 10 mai 1968 nous dépavions la rue Gay-Lussac, les militants du PC hurlaient à la provocation et peut-être (certainement) des flics ont-ils charrié leur part de pavés… mais fallait-il rester chez soi ? »

Certes, Marcellin, qui sentait s’attiédir la « peur du rouge », n’avait-il pas trouvé de meilleur moyen pour ranimer la flamme de ses hommes que de les exposer, ce qui ne pouvait que raffermir leur solidarité sous les pierres des manifestants, mais l’action a tout de même préparé le 19 décembre. Sans interdire le meeting, le gouvernement a alors fait pression sur la Mutualité pour qu’elle revienne sur sa décision de louer sa salle à Faire front. L’interdiction ne survint que le lendemain, lorsque les fascistes décidèrent de manifester dans la rue. Cette interdiction ne put intervenir que parce que les partis de gauche et les syndicats s’étaient élevés contre l’entreprise réactionnaire et parce que les événements du 21 juin avaient mal tourné.

La seule erreur de la Ligue fut de surestimer l’indignation qu’aurait dû susciter dans les foules le rassemblement du meeting fasciste. D’ailleurs, à l’époque, à aucun moment la Ligue ne recula, regrettant seulement qu’une campagne plus importante n’ait pas eu lieu sur le caractère évident de la provocation. Encore eût-il fallu compter sur une certaine tiédeur de la presse. S’il est facile, après coup, d’analyser les « phénomènes historiques », les prévisions sûres sont en revanche impossibles. Chance pour les uns, déveine pour les autres, le résultat d’une provocation doit être souvent envisagé comme le fameux « je sais qu’il sait que je sais, alors… » des joueurs d’échec.

Manipulation ou utilisation machiavélique d’un événement, la notion même de provocation est trop instantanée, trop ponctuelle pour répondre à toutes les questions. Lame à double tranchant, c’est une arme redoutable pour les protagonistes, prouvant, s’il en est encore besoin, le caractère implacable de l’évolution historique.

Georges François


In La Rue, numéro 24 des 3e et 4e trimestres 1977, édité par le groupe Louise-Michel.





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