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Permanente et tournante

La Nouvelle guerre mondiale

Le jeudi 13 février 2003.

La guerre menée depuis dix ans en Irak par la coalition anglo-américaine va sans doute prendre dans les semaines qui viennent une ampleur nouvelle. Un cycle nouveau de conflits a commencé avec la première guerre dite « du Golfe », pour se poursuivre au Kosovo et en Afghanistan. Mode de régulation traditionnel des crises, la guerre connaît un emploi différent dans le système capitaliste moderne, non plus moment exceptionnel d’exacerbation de la violence et des replis nationalistes, mais état permanent, mode d’exercice quotidien de la domination.



Nature des guerres modernes

De la guerre du Golfe, en 1991, j’avais dit qu’il s’agissait de la première « guerre mondiale dans un seul pays ». La seconde a eu lieu au Kosovo et en Yougoslavie, en 1999 ; la troisième, en Afghanistan, après le 11 septembre 2001. On voit qu’il s’agit désormais d’une guerre mondiale tournante, dont le théâtre d’opérations se déplace de pays en pays, au gré des intérêts américains et des occasions qui leur sont fournies par des conflits locaux ou des actions terroristes.

On peut avancer l’hypothèse que la guerre suivante aura lieu en Iran, pays indiqué comme cible par George Bush dans son récent discours sur l’état de l’Union, avant même la Corée du Nord.

Le 11 septembre 2001 a été un traumatisme, non seulement pour les victimes et leurs proches, mais pour tous les Américains et pour l’équipe Bush. Cependant, le complexe militaro-industriel, les pétroliers, le Pentagone et l’équipe Bush ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer de ce qui pouvait apparaître comme une défaite militaire et politique.

Jusqu’alors, la guerre tournante devait se trouver des prétextes plus ou moins présentables. La guerre du Golfe a été décrétée « guerre juste » par François Mitterrand ; il s’agissait de libérer le Koweït.

En 1999, dans les Balkans, c’est le concept de « guerre humanitaire » qui a été utilisé par les militaires et les publicistes démocrates. Il s’agissait cette fois d’abattre le régime de Milosevic et de répondre à l’apartheid et à l’épuration ethnique dont étaient victimes les Kosovars. Le 11 septembre a donné à George W. Bush un prétexte valable indéfiniment, et en tous lieux. C’est le joker du terrorisme. Il pouvait annoncer devant le Congrès américain, et à la face du monde, que le nouveau conflit aurait pour théâtre la planète entière : « Ces terroristes tuent non seulement pour mettre fin à des vies, mais pour perturber et anéantir un mode de vie. […] Cette lutte [il parle de celle qu’engagent les États-Unis] n’est pas celle de la seule Amérique. C’est une lutte de civilisation. […] Je vous demande de continuer à participer à la vie économique et de continuer d’avoir confiance dans l’économie américaine.

« [Il annonçait surtout…] une longue campagne sans précédent. Elle pourra comprendre des frappes spectaculaires, diffusées à la télévision, et des opérations secrètes, secrètes jusque dans leur succès. […] Nous consacrerons toutes les ressources à notre disposition — tous les moyens diplomatiques, tous les outils du renseignement, tous les instruments des forces de l’ordre, toutes les influences financières et toute arme nécessaire de guerre — à la dislocation et à la défaite du réseau terroriste mondial [1]. »

Dans son récent discours sur l’état de l’Union, Bush a d’ailleurs donné des « nouvelles » de ces actions secrètes : « Plus de 3’000 personnes soupçonnées de terrorisme ont été arrêtées dans de nombreux pays. Et de nombreuses autres ont connu un sort différent. Elles ne constituent plus un problème pour les États-Unis ni pour nos amis et alliés. »

Le président de la nation la plus puissante du monde annonce ainsi publiquement que de « nombreuses » personnes ont été assassinées sur son ordre. On ignore si c’est à l’étranger ou sur le territoire même des États-Unis.

En 2001, les dirigeants et les institutions européennes ont immédiatement emboîté le pas à Bush. Lionel Jospin allait faire voter la loi Sécurité quotidienne, prélude au renforcement de l’arsenal répressif qui vient d’être obtenu par Sarkozy et Raffarin.

Jusque dans l’exaltation du patriotisme économique, Jospin copiait Bush mot à mot : « Lutter contre le terrorisme ce n’est pas seulement l’affaire des juges, des policiers, des services secrets, des États. Il y a aussi une réponse que peuvent donner les chefs d’entreprise, les investisseurs et les consommateurs. […] Il y a une responsabilité presque civique des chefs d’entreprise : ils doivent eux aussi résister à l’intimidation et soutenir l’activité économique. Faisons preuve, tous ensemble, de patriotisme économique [2]. »

De son côté, huit jours après les attentats du World Trade Center, la Commission des communautés européennes publiait une proposition relative à la lutte contre le terrorisme. Elle proposait de traiter comme terroristes, et donc par les dispositions judiciaires antiterroristes d’exception, toute espèce d’activité contestataire, et plus précisément un grand nombre d’infractions de droit commun… « lorsqu’elles sont commises intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leur population (la notion de population couvre toute personne y compris les minorités), en vue de les menacer et de porter gravement atteinte aux structures politiques, économiques ou sociales de ces pays ou de les détruire, elles doivent être considérées comme des infractions terroristes ».

Ces dispositions visaient notamment l’occupation ou les dommages causés à des lieux publics, des moyens de transports, des biens publics ou privés. La commission concluait : « Cela pourrait couvrir des actes de violence urbaine, par exemple. » On voit que ce qui s’est passé à Gênes, c’est-à-dire la mise en état de guerre d’une ville entière, l’utilisation de moyens répressifs violents, légaux et illégaux (détentions massives, tortures systématiques) est la traduction militaire concrète de cette détermination politique. On voit aussi en Chine que le régime post-maoïste a échangé son soutien formel à Washington contre la possibilité d’inscrire les séparatistes ouïgours sur la liste des groupes terroristes contre lesquels tous les moyens sont licites. On comprend facilement que le régime ne demandera l’autorisation de personne pour user de la marge de manœuvre supplémentaire qu’on lui donne pour réprimer les insurrections paysannes et le mouvement ouvrier en voie de reconstitution.

C’est ce que Colin Powell, secrétaire d’État américain, appelait, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, le 20 janvier 2003, « tisser la lutte antiterroriste dans la toile même de nos institutions nationales et internationales ».

La guerre moderne, celle qui sert au système capitaliste à défendre son « mode de vie » — c’est-à-dire le mode d’exploitation et de domination qu’il impose au monde —, se situe donc aujourd’hui en tous lieux. Pour le capitalisme, le rôle de l’ennemi — mais un ennemi est aussi un faire-valoir — a longtemps été joué par le bloc de l’Est. Il n’a plus aujourd’hui qu’une incarnation et un ancrage territorial aléatoire et transitoire. La paranoïa propre aux temps de guerre est désormais permanente. L’ennemi est partout, à l’extérieur comme à l’intérieur, en Irak et en Iran, comme dans les groupes anti-guerre qui défilent à Washington.

Cette guerre-là peut encore prendre les formes traditionnelles du bombardement (de l’Irak, par exemple), mais il peut y avoir guerre sans bombardiers, et même sans attentats… mais pas sans l’armée, qui patrouille dans les gares pour nous protéger des terroristes ! Nous assistons donc depuis le 11 septembre 2001, parallèlement à la guerre mondiale tournante, à la mise en place d’un état de guerre permanent mondialisé.

Continuité avec les épisodes précédents

Comme le conflit actuel est en partie le prolongement de la guerre du Golfe, et que beaucoup de vérités d’évidence, déjà connues ou soupçonnées à l’époque, sont aujourd’hui largement diffusées, chacun croit en savoir beaucoup sur les guerres modernes. Les analyses géostratégiques se rejoignent et se banalisent. Même l’ancien Premier ministre Raymond Barre déclare à la télévision : « Les États-Unis ne sont pas guidés simplement [sic] par des considérations économiques liées au pétrole. Ils veulent se constituer au cœur du Moyen-Orient une base solide dont ils auraient le complet contrôle [3]. » Chacun a pu lire que l’Irak possède sur son territoire les deuxièmes réserves naturelles de pétrole, après celles de l’Arabie saoudite. On sait un peu moins qu’il existe des accords d’exploitation du pétrole entre l’Irak, la France, la Russie et la Chine, accords suspendus par l’embargo, et qu’une occupation anglo-américaine remettra en cause. Ces intérêts français, et la manière dont ils peuvent faire l’objet de négociations pourraient expliquer la fermeté apparente de Chirac face à Blair et à Bush.

En revanche, les mensonges concernant le conflit du Kosovo demeurent inentamés. Souvenez-vous, Marek Edelman, ancien dirigeant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, nous disait, avec bien d’autres : « Pour la première fois, il s’agit d’une guerre qui ne vise ni la conquête d’un territoire, ni celle d’un pouvoir, ni la défense d’intérêts économiques. » En fait, les États-Unis et l’Union européenne s’étaient lancés plusieurs années auparavant dans une concurrence commerciale dont la préoccupation et la condition commune sont la création d’un protectorat européen dans les Balkans.

Les Occidentaux apportent « la civilisation » dans leurs bagages, c’est-à-dire la privatisation des entreprises, l’économie de marché, et même la TVA ! L’Union européenne se charge, et se vante, de former des ministres, des flics, des magistrats, et même des « leaders syndicaux » ! Contrairement aux niaiseries de la propagande « humanitaire », il s’agit bien de profits, et précisément d’assurer les moyens matériels et la sécurité de l’acheminement des ressources énergétiques (pétrole et gaz), depuis les régions d’extraction jusqu’au marché européen de l’Ouest, via des « corridors paneuropéens », projet européen largement phagocyté par les États-Unis. Les grandes institutions politiques et bancaires de l’Europe et des États-Unis y ont consacré d’importants crédits.

Parmi les différents corridors, on se souviendra que les VIII, X et IV se croisent en formant un triangle dont le centre se trouve précisément au Kosovo, région dont on nous disait qu’aucun responsable américain ou européen ne pouvait la situer sur une carte ! Or le conflit actuel et les recompositions diplomatiques auxquelles il donne lieu ne sont pas sans lien avec la compétition néocolonialiste entre les États-Unis et l’UE dans les Peco (pays d’Europe centrale et orientale). La diplomatie états-unienne a réussi à débaucher un certain nombre de pays européens qui se sont opposés à l’axe franco-allemand et ont approuvé la politique de Bush en répétant son discours presque mot à mot. Certes, Washington engrange là les dividendes de son usage politique de l’Otan, dont il a facilité l’entrée à d’anciens pays du bloc de l’Est. Mais il n’y a pas que cela.

La Bulgarie et la Roumanie ont annoncé qu’elles mettaient à la disposition des troupes anglo-américaines les ports de Burgas et de Constanza, sur la mer Noire. Il se trouve que le port bulgare de Burgas est un point d’arrivée du corridor de transport n° VIII, baptisé par la presse régionale « projet Clinton », tant les États-Unis y ont attaché d’importance et consacré d’argent.

Ça a été notamment l’œuvre de la Trade and Developement Agency, agence fédérale pour le commerce et le développement, créée par Clinton en 1981 pour favoriser les exportations américaines.

La TDA déclarait en 1999 avoir investi dans les quatre dernières années plus de 22 millions de dollars dans le sud des Balkans. Il est bon de savoir que la TDA se flatte que, pour chaque dollar qu’elle investit, elle rapporte 32 dollars d’exportation états-unienne. Or la TDA a été très impliquée dès l’origine dans la conception du corridor VIII et elle a décidé en 1996 de financer spécifiquement les études de faisabilité des travaux de modernisation… des ports de Burgas et Constanza ! Il ne s’agit pas de vieilles histoires : les études ont été effectivement réalisés en 2000 et 2002.

Lorsque les dirigeants bulgares et roumains annoncent que les Américains sont les bienvenus dans leurs ports, ils ne font que décrire un état de fait. Le complexe militaro-industriel américain est déjà chez lui là-bas, et l’UE s’est fait damer le pion.

Sans entrer ici dans le détail des innombrables plans et programmes d’« aide » lancés concurremment par les États-Unis et l’Union européenne [4], on peut remarquer que si cette dernière a mené dans la région une action de « recivilisation capitaliste » cohérente, elle n’a pu offrir une alternative crédible et commune aux offensives industrielles de son rival américain. Les intérêts industriels nationaux divergents ont affaibli la portée de son action. On en a encore vu les conséquences dans les marchés de matériel d’armement emportés par les États-Unis.

Illuminisme missionnaire, révisionnisme historique

Même si ce sont avant tout des intérêts économiques et géostratégiques qui sont en jeu, il n’est pas indifférent de se pencher sur le discours idéologique qui les enrobe. Dans ce domaine, l’administration Bush apporte une note religieuse archaïque, ridicule mais fort inquiétante, à ce qu’a été la doctrine Clinton. L’impérialisme se justifie par un délire de prédestination, que l’on peut résumer ainsi : Dieu a créé le monde, et particulièrement l’Amérique (comprenez : la Maison-Blanche, pas les Sioux) ; c’est Dieu qui bombarde l’Irak ; je suis son instrument béni.

S’adressant aux Irakiens supposés attendre les GI libérateurs, Bush déclarait : « J’espère que le peuple irakien se souviendra de notre histoire […]. Les États-Unis n’ont jamais cherché à dominer, à conquérir. Nous avons toujours cherché à libérer les opprimés [5]. » Gros éclat de rire dans les réserves indiennes et les ghettos noirs.

Dans son discours sur l’état de l’Union, le 28 janvier dernier, Bush part de considérations charitables dont il déduit le rôle militaire et missionnaire des États-Unis :

« Les Américains [citoyens] font preuve de compassion au quotidien, en rendant visite aux prisonniers, en fournissant un refuge aux femmes battues, en tenant compagnie à des vieillards isolés. […] Je vous demande de protéger les bébés au moment même de leur naissance et de mettre fin à la pratique de l’avortement thérapeutique en fin de grossesse. […]

« Le courage et la compassion, qui nous guident aux États-Unis, déterminent aussi notre conduite à l’étranger. […] Dans le monde entier, les États-Unis nourrissent ceux qui ont faim. […] Il nous faut aussi ne pas oublier notre vocation, en tant que pays béni, à rendre le monde meilleur. […] Notre pays peut guider le monde en sauvant des innocents d’un fléau de la nature [le sida]. Notre pays guide également le monde en s’attaquant au fléau du terrorisme international et en y mettant fin. […]

« Nous avançons pleins de confiance, car cet appel de l’histoire est tombé sur le bon pays. […] La liberté que nous chérissons n’est pas le don de l’Amérique au monde, c’est le don de Dieu à l’humanité. […] Nous ne prétendons pas connaître toutes les voies de la Providence, pourtant nous pouvons lui faire confiance, et placer tous nos espoirs en ce Dieu aimant qui est source de toute vie, et de toute l’histoire. Puisse-t-Il [sic] nous guider aujourd’hui, et continuer de bénir les États-Unis d’Amérique [6]. »

On voit bien comment ce fanatisme, reflet du fanatisme islamiste adverse, peut alimenter des colères légitimes, et aussi l’antiaméricanisme, qui est l’internationalisme des imbéciles. Notons que, sous de fausses pudeurs, cet antiaméricanisme peut aussi être instrumentalisé en Allemagne et en France par des politiciens qui espèrent en faire le ciment d’un nationalisme local ou européen.

Claude Guillon


Cet article reprend la première partie de l’exposé introduisant la réunion publique du 4 février à Ivry-sur-Seine. Deuxième partie dans Le Mode libertaire n° 1308 du 20 février 2003.


[1Le Monde, 30 septembre 2001.

[2Ouest-France, 27 septembre 2001, le Monde, 28 septembre 2001.

[3Le Monde, 31 janvier 2003.

[44. Cf. Dommages de guerre, L’Insomniaque, 2000, et Oiseau-tempête, « Le Grand Jeu », déc. 2001, http://internetdown.org/oiseautempete/plan.

[516 octobre 2002, site Internet du Département d’État.

[6Site Internet du Département d’État. C’est moi qui souligne.





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