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Jacques…

Le jeudi 27 novembre 2003.

Avec Jacques, on ne venait pas des mêmes régions : il est né dans les plaines sarthoises, et moi dans les montagnes vosgiennes. Et nous nous sommes rencontrés à Paris.

Avec Jacques, on avait d’autres différences : il préférait le vin blanc, moi le vin rouge, mais, surtout, on aimait boire des coups ensemble. Parfois trop d’ailleurs : certains se souviennent d’une discussion plus qu’animée, et surtout avinée, à propos de l’expression « sans-papières » !

Comme beaucoup de personnes, je ne connaissais pas les musiques qu’il aimait mais, à l’occasion des fêtes de l’émission « Epsilonia », j’ai pu découvrir que certaines créations me plaisaient.

Dans nos parcours militants, nous avions choisi des options différentes : individualiste pour lui, anarcho-syndicaliste pour moi. Mais nous nous sommes vraiment rencontrés autour de ce projet fabuleux, Radio libertaire. Sans elle, nous ne nous serions sans doute jamais connus, et encore moins respectés et estimés.

Pendant plus de vingt ans, il a assuré sans faillir la conception et la maintenance technique des studios de notre chère fréquence, 89.5 devenue 89.4. Dans le fonctionnement de notre microcosme, une telle permanence est rare et mérite d’être soulignée ; Jacques a accepté à plusieurs reprises un « mandat » pour le secrétariat technique mais, à chaque fois que d’autres compagnons se sont proposés, il leur a cédé la place sans histoire, tout en les secondant à leur demande. Quand personne ne s’est présenté, il a fait simplement le boulot sans attendre la reconnaissance un peu factice d’une nomination en congrès.

À Montmartre, il devait plier en quatre sa longue silhouette pour accéder aux fils sous la table de mixage. Que de fois a-t-il dû remédier aux erreurs de techniciens maladroits, voire même de quelque malveillant ! Cela le chagrinait de voir le peu de sens de la responsabilité individuelle de certains mais, courageusement, il se remettait au boulot et au fer à souder pour que tout fonctionne : le plus important, c’était que ça marche !

Quand le projet de déménagement a été en route, il a toujours répondu présent pour visiter un lieu potentiel et en examiner les avantages et les inconvénients.

Enfin, un local a été trouvé : alors, il a fallu penser son aménagement. Nombreux sont ceux et celles qui ont donné des idées, fait des dessins ou des plans : Jacques a toujours été là pour écouter, questionner, enrichir la réflexion et, finalement, aider toute l’équipe à prendre des décisions qui n’ont pas été contestées depuis l’installation.

Ces dernières années, l’équipe de Radio libertaire a beaucoup investi en vue d’une amélioration importante des équipements : matériel de reportage, lecteurs de sources sonores modernes, et c’est Jacques qui se chargeait des recherches nécessaires pour trouver le meilleur rapport qualité-prix d’un appareil, le fournisseur fiable. Ayant connu les premières années de Radio libertaire, où l’argent manquait tant, il était parfois surpris des décisions de Philippe (le trésorier), qui acceptait un appareil un peu coûteux ou proposait d’en acheter deux « au cas où » !

Quand l’émission « Traffic » a proposé de réaliser son émission en coproduction avec les studios Campus, Jacques a de suite été partant. Toujours présent, il s’assurait que toute la technique fonctionnait pour permettre la réalisation de telles émissions qui faisaient se rencontrer des musiciens de provenances diverses, des écrivains, des poètes, en direct et devant un public. Quelle angoisse un certain mercredi, où personne n’avait pensé à lui confirmer la soirée ! Quelle course dans la banlieue pour aller à sa recherche dans un concert, le trouver enfin et arriver juste à l’heure !

Créateur de l’émission « Epsilonia » en 1990 — me semble-t-il —, il l’animait régulièrement et avait su fédérer de nombreuses participations. Le texte qu’il avait écrit pour la brochure (La plus rebelle des radios, c’est Radio libertaire, publiée en 1998 et repris sur le site de l’émission (http://epsilonia.free.fr) le montre :
« Depuis plus de dix ans, "Epsilonia" fait connaître et découvrir les musiques expérimentales. À travers la collaboration de quatre équipes, chacune étant chargée de la programmation d’une soirée par mois, nous essayons de faire connaître les courants les plus variés possibles de ces musiques.
 » En permettant de s’ouvrir à une approche différente de la musique, nous espérons susciter la curiosité chez l’auditeur et, à travers elle, par contagion, l’envie, non seulement d’écouter, mais de penser différemment, sans préjugés et avec un esprit ouvert. Bref, nous croyons fermement au rôle d’éveil que peuvent avoir les musiques expérimentales face à la “musik” assénée à longueur de médias… »

Bien sûr, comme pour toute émission, ces équipes se sont en partie modifiées mais l’esprit reste ! Et, récemment, Jacques avait mis en place la diffusion régulière de concerts depuis Les Instants chavirés, de Montreuil.

Le succès de cette formule de réalisation et de diffusion, la maîtrise technique acquise par cette expérience et celle de « Traffic » à Campus, ont conduit l’équipe de Radio libertaire à reprendre un projet qui avait déjà été envisagé : disposer d’un studio mobile et autonome pour réaliser des émissions depuis d’autres lieux que les studios ou monter des radios libertaires temporaires en province. Ce studio mobile a commencé à être opérationnel au Village du livre off de Merlieux dans l’Aisne les 27 et 28 septembre 2003, et tout dernièrement au Forum social libertaire de Saint-Ouen. Et cela, grâce à la maîtrise technique de Jacques et à sa capacité à la partager.

Sachant son hospitalisation imminente, il avait tout préparé : avec sa discrétion coutumière, il n’avait prévenu que peu de personnes mais il avait assuré ! C’est à l’ouverture du Forum que nous avons appris sa mort brutale et tellement inattendue.

L’équipe travaillait aussi sur un autre projet : faire passer Radio libertaire sur Internet. Les compétences de Jacques vont beaucoup nous manquer pour le mener à bien.

Parallèlement à toutes ces questions techniques si indispensables, Jacques participait au fonctionnement quotidien d’une radio libre : accueillir de nouveaux projets d’émissions, organiser des activités de soutien (concerts, fêtes, brocantes, etc.) ou des rencontres avec les auditrices et les auditeurs, discuter avec telle ou telle émission d’un problème de contenu, de l’évolution du concept ou de l’équipe, trier le courrier ou répondre au téléphone. Aux permanences hebdomadaires comme à toutes ces occasions, Jacques répondait toujours présent sauf pour quelques voyages ou un concert exceptionnel ! Aux assemblées générales des émissions, combien de fois a-t-il dû répondre aux mêmes questions et, avec patience, il le faisait, cherchant la précision qui ferait comprendre la manœuvre utile ou le problème rencontré.

Même si certains styles de musiques ne faisaient pas partie de son univers et de ses préférences, il était là pour participer à la prise en charge de l’organisation d’un concert, par exemple ceux consacrés à la chanson française, pour les vingt ans de (Radio libertaire en 2001 à la Maroquinerie.

Pour tous les animateurs, animatrices, techniciens et techniciennes de Radio libertaire, Jacques restera LA référence : celui qui leur aura appris à pousser les potars, à équilibrer les voix et les voies, à passer un appel téléphonique d’un auditeur sur l’antenne, à enregistrer une émission, à utiliser tel ou tel appareil, à éviter l’affreux larsen, et il avait encore tant à nous apprendre pour que notre radio s’améliore…

Depuis près de dix ans, avec Philippe et Jacques, nous nous rencontrions quasiment chaque semaine pour faire vivre et fonctionner notre radio, votre radio. Nous avions appris à nous connaître et à travailler ensemble. Nos compétences respectives se complétaient et notre trio fonctionnait bien. Après d’autres, comme Julien et Yves, qui nous ont quittés il y a quelques mois seulement, nous avons construit, ensemble et avec les équipes des émissions, un projet ouvert et ambitieux pour Radio libertaire : une place est vide et ce vide est énorme… sans Jacques.

((Élisabeth Claude))





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