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Dans la série « à vos chéquiers », après le téléthon, la soirée vieux à l’hôpital, la soirée jeunes à l’hôpital, l’opération pièces jaunes, le couple Chirac est heureux de vous présenter

Le Pinaulthon

ou comment venir en aide à un vieux copain milliardaire
Le jeudi 18 décembre 2003.

C’est un des rares amis du Président, c’est également une des plus grosses fortunes de France. Mais il est malheureux. Parce qu’il va devoir payer, délester sa bourse de quelques sous. Et ça, François Pinault ne le supporte pas. Il ne s’attendait pas à devoir ainsi se faire violence, son ami le Président ne l’y avait pas habitué. Jusqu’ alors l’argent public lui avait permis d’exercer son talent pour les coups tordus sans risquer ses fonds propres, et sans courir le risque de devoir rendre des comptes. Je joue, je gagne, j’encaisse. Je joue, je perds, l’État paie pour moi. Certaines amitiés permettent ça. Aujourd’hui les règles du jeu sont quelque peu troublées. Pinault, comme d’autres avant lui, a pensé que l’Amérique était à sa portée. Et vient d’apprendre à ses dépens que dès qu’il est question d’argent les Américains sont des chiens, plantent leurs crocs dans votre portefeuille et ne lâchent jamais prise. Donc Pinault, parce qu’il a perdu, va devoir donner un peu. Nous donnerons le reste.

Tout commence en 91. L’inénarrable Crédit Lyonnais (dont les frasques, au final, auront coûté la bagatelle de 15 milliards d’euros) achète, par le biais d’une de ses filiales, une compagnie d’assurances américaine au bord de la faillite, répondant au doux nom d’Executive Life. Comme le Crédit Lyonnais est encore une banque publique, la principale garantie présentée par les acheteurs c’est : le contribuable, son fric. L’année suivante, patatras : une loi américaine interdit à une banque de posséder plus de 25 % d’une compagnie d’assurance. Le Crédit Lyonnais, devient fébrile, cherche une solution. Il la trouve en la personne de monsieur François Pinault, un de ses principaux clients, patron de la Fnac, du Printemps, du Point, d’une partie de TF1… Ensemble ils créent de toutes pièces une holding nommée Artémis, laquelle s’empresse de racheter Executive Life. C’est le Crédit Lyonnais, donc le contribuable, qui finance. Coût total de l’opération : 2 milliards d’euros…

Dix ans plus tard, re-patatras : la cour de justice californienne sort de son long sommeil, et s’aperçoit qu’il y a dans cette affaire matière à se faire pas mal de pognon. Un premier accord est trouvé : pour 440 millions d’euros (une paille), la France peut stopper les poursuites, au pénal comme au civil. Mais Pinault, qui a négocié dans son coin, et obtenu l’immunité en échange de sa participation active à l’enquête, (non seulement c’est un voyou, mais en plus il balance), risque d’être inquiété si l’État français signe l’accord. C’est alors que ses amitiés élyséennes se révèlent précieuses. Contre toute attente, la France refuse la main tendue par les Américains, prenant le risque d’un procès qui devrait se solder par une amende de 7,5 milliards d’euros ! Une amende supportée par les 17 millions de contribuables français, soit une moyenne de 411 euros pour chacun. Débourser 2 800 FF pour éviter que l’ami milliardaire du président soit contraint d’assumer ses bourdes et mette la main à la poche, c’est, penseront certains, payer cher le droit d’habiter un pays qui se veut par ailleurs le champion de la tolérance zéro en ce qui concerne la présence d’êtres humains dans les halls d’immeubles. Chirac soutient Pinault, et c’est tellement énorme que même les médias favorables à l’oligarchie chiraquienne relaient l’information (mais en prenant soin de la diluer au possible, de la traiter de préférence dans les pages « économie », parce que « c’est compliqué », que « ça n’intéresse pas les lecteurs », toujours les mêmes prétextes bidons).

Sentant le scandale venir, le Président rappelle alors à son copain qu’il y a bientôt des élections, que Raffarin est dans le trou, qu’il ne suffit pas d’aller faire un tour en Arles noyé pour s’assurer les suffrages d’une majorité de veaux. Elle tombe mal ton affaire, Pinault. Enfin, Pinault comprend, et accepte son sort. Il ira au supplice, la bourse déliée, mais pas trop.

Le 11 décembre un nouvel accord est trouvé, Pinault accepte de cracher 170 millions d’euros, tandis que les contribuables n’auront à verser « que » 460 millions (soit 27 euros par personne). Cependant, cet accord ne concerne que l’aspect pénal du dossier. La justice californienne a pris soin d’indiquer que lors du procès au civil, elle ne manquerait pas de se montrer gourmande. L’avocat Gary Fontana a d’ores et déjà déclaré qu’il réclamerait 2,4 milliards de dollars aux Français. Pas la peine de ranger vos chéquiers, ils vont bientôt resservir. D’autant que le procès civil n’aura lieu qu’en 2005. Or, sauf surprise de taille, c’est une année sans élections…

L’affaire Executive Life est à plusieurs titre exemplaire de la façon dont fonctionne le capitalisme hexagonal. Pinault n’est pas n’importe qui. Il appartient au cercle très fermé des intimes du Palais, surtout, il a bâti sa fortune à partir des prêts généreux qu’à travers le Crédit Lyonnais l’État lui a octroyés. Donc, à partir de fonds publics. Il n’est pas le seul mais lui a poussé à son paroxysme le système de privatisation des gains, de nationalisation des pertes. Il l’a poussé si loin que jusqu’à récemment, il restait persuadé que l’État raquerait 7 milliards et demi juste pour lui éviter quelques ennuis pécuniaires (et l’État s’apprêtait effectivement a le faire, uniquement retenu par l’approche de ces fichues élections). Pécunieux, les ennuis, et non pas judiciaires. Car il n’est bien sûr pas question de faire passer par la case prison un être à ce point supérieur au commun des mortels qu’il lui arrive même de susurrer à l’oreille de Bernadette un conseil à propos de ses rhododendrons. Tout cela vous a un goût d’Ancien Régime, d’absolutisme présidentiel parfaitement écœurant. Mais après tout, ne sommes-nous pas en pleine Restauration ?

Fred





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