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Cœur d’anar & Homo municipalis

Le jeudi 18 décembre 2003.

Ernest Cœurderoy est mort jeune (1825-1862). En 1848, il est sur les barricades, puis il prend le chemin de l’exil quand Napoléon III arrive au pouvoir. Il ne reviendra jamais en France. Cet inclassable ne se rangera sous aucune bannière et n’aura pas de disciples, sinon des lecteurs enthousiastes. Médecin, chirurgien, poète, l’homme vit sa sensibilité à fleur de peau. Il voyagera en Suisse, en Angleterre, en Espagne, en Italie (en Savoie, pas encore française, où il se suicidera). Hurrah ! ou la Révolution par les Cosaques, la plus connue de ses œuvres, a constamment été rééditée.

Cœurderoy est un homme meurtri, déçu, amer qui, faute d’amour, a choisi la haine comme préférable à la tiédeur et à la résignation. Mais ce « sensible » manifeste pourtant une compassion extrême envers les humains qu’il soigne et, au-delà, envers tous les êtres vivants. Un voyage en Espagne lui permettra d’assister à plusieurs corridas qui, soit dit en passant, étaient encore d’une plus grande cruauté que de nos jours.

Quand, comme lui, on est prêt à entrer dans une quelconque tourmente révolutionnaire sanglante, il semble pour le moins ridicule de s’apitoyer sur la plus ou moins grande souffrance d’un animal que l’on va manger. N’est-ce pas ?

« La Corrida de toros » (Madrid, 1853) est extrait d’une autre œuvre de Cœurderoy : Jours d’exil. Il y décrit l’éventration des chevaux et des chiens par le taureau qui se défend, il y montre dans le détail les brutalités que le taureau subit avant d’être abattu : « Je ne saurai dire combien me font mal ces cruautés inutiles. Je suis chirurgien ; je puis couper sans émotion la jambe d’un homme que j’espère sauver, mais je ne puis voir assommer un animal sans une grande tristesse. »

Cœurderoy va s’élever de sa pitié pour l’animal qui souffre à une réflexion sur la nature de l’être humain : « Dans son orgueil d’autocrate, l’homme se place dans un monde supérieur aux mondes connus ; il s’isole des animaux […]. À de semblables iniquités qu’il ne se prétende pas entraîné par le sentiment de son droit, mais par la soif de domination et l’horrible nécessité de vivre de la mort des êtres. »

Se mettre à la place de celui qui souffre, « quel qu’il soit », voilà « qui est proprement révolutionnaire », pour Yves Bonnardel qui l’écrit dans la postface. Mais quoi ? Faut-il devenir végétarien et antispéciste ?

Depuis moins de vingt ans existe en France une mouvance antispéciste de libération de l’animal. Sont-ils de ces « idéomaniaques » que décrit Daniel Colson ? (voir son Petit Lexique). Sont-ils une nouvelle « plaie du mouvement anarchiste », quand leur point de vue fétichisé peut devenir l’arbre qui cache la forêt libertaire ? On se permettra de penser à contrario qu’il y a une richesse dans les perspectives multiples quand elles sont abordées sans sectarisme. La discussion reste ouverte.

N’empêche, ce Cœurderoy, cœur d’anar, il m’a surpris par son actualité et par une sensibilité très moderne. Alain Thévenet présente le texte avec sa finesse habituelle et une hésitation heureuse dans le propos.

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S’il y a des choses que nous pouvons faire sans attendre la révolution, faisons-les. En rééditant Pour un municipalisme libertaire de Murray Bookchin, Mimmo Pucciarelli renoue avec l’idée de définir concrètement des dynamiques permettant de construire des espaces, ici et maintenant, où l’on pourra mettre en pratique nos principes. Il se réfère aux élections municipales de 2001 où l’on a vu apparaître des listes se réclamant de la « démocratie directe ».

Certes, l’idée de révolution est bien battue en brèche, mais n’y a-t-il pas un malentendu sur ce que l’on entend par-là ? Car l’Histoire poursuit sa route. S’il y a une révolution à venir, elle ne ressemblera en rien à celles du passé. Nous sommes en retard d’un imaginaire, c’est sûr ! Ce filon est encore à creuser.

Aujourd’hui, il est possible, n’en doutons pas, de faire vivre un certain municipalisme libertaire dans les quartiers et dans les petites villes, mais nous en restons toujours à la théorie… Où sont les exemples ?

Murray Bookchin minorise le lieu de production pour dire que « c’est dans cet environnement le plus immédiat de l’individu, dans la communauté, le quartier, dans la ville ou le village, à la frontière floue où la vie privée se fond lentement dans la vie publique, que se trouve le lieu authentique d’un fonctionnement à la base… » Mais une simple citation est trompeuse : Bookchin n’ignore pas les intérêts exclusivement économiques et les différences de classe. Pour lui, toute révolution passée s’est manifestée par un double pouvoir : d’une part, sur le lieu de travail, par le soviet, le conseil ou le syndicat des travailleurs, d’autre part sur le lieu de vie, la commune, la localité. Le second lieu serait plus révolutionnaire que le premier qui est surtout défensif. Quand, en 1984, Bookchin écrit son texte, il misait sur le jaillissement de « nouveaux mouvements sociaux » qui pourraient transcender les intérêts particuliers et donner naissance à un « peuple » libertaire. Qu’en est-il maintenant ?

André Bernard


Ernest Cœurderoy, Corrida, Lyon, Atelier de création libertaire, 2003, 62 p., 4 euros.

Murray Bookchin, Pour un municipalisme libertaire, Lyon, Atelier de création libertaire, 2003, 36 p., 4 euros.

Disponibles à Publico.





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