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Les Comptes du lundi

Le jeudi 11 décembre 2003.

« Le mal est que toujours
(et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l’an s’entremêlent les jours
Qu’il faut chômer ; on nous ruine en fêtes ;
L’une fait tort à l’autre ; et Monsieur le Curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
 »



Ainsi, le savetier de la fable (Jean de La Fontaine, 1621-1695) se plaignait-il de l’inconstance de ses revenus, et j’entends là plus de rouerie que de plainte. Sous l’Ancien Régime, l’Église en effet était maîtresse du délassement des travailleuses et de la récréation des travailleurs, à seule fin qu’ils puissent se consacrer à plein temps au Bon Dieu et à ses saints ; outre les cinquante-deux dimanches, elle imposait trente-huit jours fériés où tout travail était interdit. Les diktats du Talmud et du Grand Rabbinat sont encore très visibles de nos jours lorsque, un jour quelconque de la semaine pour les goyim, le quartier du Sentier est déserté, toutes boutiques fermées.

Parmi les onze « jours fériés légaux » définis par le Code du travail, il n’en reste que quatre de nature strictement catholique : l’Ascension, l’Assomption, la Toussaint et Noël, institués en l’an X de la République. Le jour de l’an date de 1810, le 14 juillet de 1880, les deux lundis (Pâques, Pentecôte) de 1886, le 11 novembre de 1922, le 1er mai de 1947 et le 8 mai de 1946. Ce dernier fut aboli par de Gaulle en 1961, la commémoration de la victoire de 1945 étant reportée un dimanche (pourquoi cette abolition ? Qui protesta le mieux alors, des syndicats ou des anciens combattants ? Je ne sais) ; il fut rétabli par Mitterrand en 1981. Seul, le 1er mai comporte une interdiction légale du travail, soumise à de nombreuses exceptions (la journée est alors payée double). Onze « jours fériés légaux », sauf doublons calendaires, quand Noël tombe un samedi, l’Ascension un 8 mai, le 15 août un dimanche, etc., ce n’est pas trop, si athée soit-on ou antimilitariste.

J’avoue que je n’ai rien compris aux arguments destinés à me faire gober la suppression du lundi de Pentecôte. Je ne suis pas le seul. Un directeur d’études à l’École des Hautes Études en Science sociales (Thomas Piketty, « Jour férié : la double peine », dans Libération du 10 novembre), après avoir assez péniblement analysé ces arguments, pointé des contradictions et souligné des inanités, avoue : « La façon dont le gouvernement présente sa géniale trouvaille laisse pantois. »

Il ajoute : « Le fait que les dirigeants du Medef puissent applaudir un tel dispositif en dit long sur l’obsession anti-RTT qui les anime. »

C’est bien ce qui me semblait à priori : les p’tites embrouilles, les laborieux montages et, comme d’hab’ les sournoiseries et coups fourrés, en forme par exemple d’amendements nocturnes à l’Assemblée.

Il est plaisant, par ailleurs, d’observer les autorités catholiques, partagées entre divers opportunismes et contingences où la doctrine compte peu. On a entendu, au début, des évêques faire allégeance aux autorités séculières raffarino-medefiennes, soulignant que ledit lundi est étranger à leur ordo. Certes. Mais, depuis, se sont manifestés, et manifestent avec une véhémence croissante, de bruyants cathos du genre tradi, pour lesquels le week-end de Pentecôte est l’occasion de rassemblements votifs, de marches pèlerines vers Chartres et autres sacrés lieux, de boy-scouteries variées.

D’où : « Rendre ouvré le lundi de Pentecôte occasionnerait des dommages graves à la vie sociale et aux activités religieuses. »

C’était l’archevêque Lustiger de Paris, cité par Le Figaro du 6 novembre parmi d’autres propos mitrés où le « lien social » (entendre : d’incontournables éléments de folklore) et la « solidarité nationale » (entendre : avec l’obligée compassion étatique) peinent à se concilier.

Parmi tous ces embrouillaminis, une question subsidiaire donc : et les vieux dans tout ça ? Le Papa (plan d’aide aux personnes âgées) est devenu PVS (plan « vieillissement et solidarités »). Les personnes âgées ont un ministre, un certain Falco, et il fallut un événement climatique pour révéler son existence. Sans doute haussent-elles de vieilles épaules, malgré le poids des ans, en vertu d’une sagesse qui doit beaucoup à l’expérience.

« La vieillesse nous fait frémir / On ne veut pas croire au pire / […] Mais peut-être que pour nous / Nous les vieux de demain / La vie aura changé / En s’y prenant maintenant / Nous-mêmes et sans attendre / À refaire le présent… » (François Béranger, le Vieux, 1974).

François Barillet





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