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La Balkanisation de la société israélienne

Le jeudi 11 décembre 2003.

Alors que les États-Unis font pression par une sanction économique, que le principal syndicat israélien menacent d’une grève générale et que, selon un sondage publié le 23 novembre, plus de la moitié des Israéliens et des Palestiniens soutiennent, malgré les compromis énormes qu’il impose, le plan de paix non officiel mis au point à Genève par des négociateurs israéliens et palestiniens, la volonté déclarée par Ariel Sharon devant les députés du Likoud de créer un « État indépendant » palestinien est-elle une nouvelle manœuvre politique ou un réel espoir de paix ?



Israël est en pleine crise morale et économique. Des centaines de milliers de travailleurs immigrés venus d’Asie du Sud mais aussi d’Europe orientale ont remplacé les Palestiniens désormais indésirables. La guerre a ruiné de nombreuses activités. Le chômage et la pauvreté profitent essentiellement aux intégristes qui organisent les laissés pour compte. La droite conserve toujours le projet de reconstituer le royaume mythique de David et Salomon, qui n’a jamais existé, et d’achever ainsi la guerre par une expulsion massive. Ni sa corruption généralisée ni les divagations des intégristes ou de l’extrême droite ne l’ont affaiblie. Elle a été aidée par ceux qui, chez les Palestiniens, prônent les attentats suicides et n’auront réussi qu’à souder les Israéliens derrière Sharon. Alors que l’attention du monde est concentrée sur la déclaration de Sharon et la guerre en Irak, une autre guerre éclate en Israël — la guerre de classe. Le ministre des Finances, Benjamin Nétanyahou, a annoncé il y a quelques jours des plans pour diminuer les dépenses du gouvernement de 11,4 milliards de shekels (environ 15 milliards de francs français). C’est que le déficit budgétaire a atteint le niveau sans précédent de 6 % du produit intérieur brut.

Ces deux dernières années, Israël a été frappé par une grave crise économique. Le chômage a augmenté rapidement et touche aujourd’hui près de 15 % de la population active. La bulle spéculative des « nouvelles technologies » a éclaté depuis deux ans et les valeurs de ses actions ont plongé. Dans le même temps, Sharon a concentré tous ses efforts pour réprimer la résistance palestinienne et projette d’aller jusqu’à construire un mur enserrant la totalité de la Cisjordanie. Au début, ce mur avait été présenté comme une barrière « pour se protéger des terroristes », mais Sharon envisagerait de le prolonger. Cela reviendrait à construire une prison massive pour les Palestiniens. Il a aussi augmenté le budget de la défense et de la « sécurité ». En même temps, Sharon soutient les colons et fait de larges concessions aux partis sionistes orthodoxes de l’ultra-droite. Il doit apaiser ces partis afin de les maintenir dans sa coalition.

On a donc une récession de l’économie, qui a entraîné la chute des recettes fiscales, et en même temps, une dépense accrue pour la défense aggravant un déficit budgétaire hors de contrôle. Alors, au lieu de diminuer la dépense militaire, Sharon s’attaque aux dépenses sociales. En plus des garanties bancaires, Israël a obtenu en 2003 une aide exceptionnelle d’un milliard de dollars des États-Unis, à la suite de la guerre en Irak, en sus de l’assistance annuelle américaine de près de 3 milliards de dollars, dont 2,1 milliards au titre de l’aide militaire. Récemment, les États-Unis avaient promis 10 milliards d’aide supplémentaire, mais soumise à condition. Nétanyahou, le ministre des finances, a expliqué que cet argent sera fourni à Israël s’il adopte « un plan économique cohérent ».

Vers la grève générale ?

Ce qui signifie que les États-Unis donneront l’argent à condition que Sharon diminue les dépenses sociales et étende les privatisations. Ceci indique que les alliés des Nord-Américains sont seulement les membres de la classe dirigeante israélienne, car ils ont les mêmes intérêts. Ainsi tandis que les Américains font la guerre à l’Irak, ils poussent Sharon à lancer une guerre contre le peuple travailleur en Israël. Cette attaque sociale a provoqué la réaction de la principale fédération syndicale en Israël, l’Histadrout, qui a exprimé sa colère contre les plans du gouvernement.

En effet, le gouvernement prévoit la suppression de plusieurs milliers d’emplois dans le secteur public et projette également de diminuer les salaires. La Histadrout s’est déclarée en conflit, et ses membres doivent maintenant voter pour ou contre l’action de grève. La grève générale qui se prépare pourrait frapper les services gouvernementaux, la plupart des services de transport, et également des services municipaux, ainsi que de nombreuses entreprises privées, ce qui pourrait paralyser l’économie. Amir Peretz, son responsable a déclaré : « La Histadrout ne sera pas la victime du plan économique, et elle luttera sans compromis pour l’arrêter. Nous n’avons pas l’intention de perdre cette bataille. »

Comme nous l’avons précisé de nombreuses fois, la crise du capitalisme aura inévitablement un effet sur les ouvriers israéliens, comme dans le reste du monde. La bourgeoisie sioniste est parvenue à imposer aux ouvriers israéliens d’être embarqués sur son bateau. Mais qu’est-ce que le capitalisme peut offrir aux travailleurs d’Israël ? Maintenant c’est clair : des coupes dans la dépense sociale, c’est-à-dire dans les pensions, l’éducation, la santé, etc., combinés avec la privatisation des services publics, qui se dégraderaient comme en Grande-Bretagne. C’est un catalyseur pour le réveil de la lutte de classe en Israël, et ce n’est que le début. Une fois que les ouvriers israéliens auront commencé à bouger, leur situation va se clarifier et ils apprendront par leur propre expérience que leur véritable ennemi n’est pas le peuple palestinien, mais leur propre gouvernement. Les travailleurs israéliens prendront leur véritable place dans un combat qui intéresse aujourd’hui les masses laborieuses des cinq continents.

Un espoir de paix

Pour apaiser leurs craintes au sujet d’un possible démantèlement des colonies juives, Ariel Sharon a donc affirmé, le 23 novembre 2003 devant les députés du Likoud, que « les Palestiniens auront leur " État indépendant " s’ils cessent leurs attaques ». Pour sortir, il aurait l’intention de prendre des mesures « unilatérales », en vue de réduire les attaques anti-israéliennes et d’alléger la pression sur la population palestinienne, sans toutefois préciser la nature de ces « gestes ».

À cette déclaration, le Premier ministre palestinien, Ahmed Koreï, s’est félicité, le lendemain du 24 novembre, de l’intention prêtée à son homologue israélien d’évacuer unilatéralement certaines colonies juives dans les territoires occupés, pourvu que cela indique une volonté de mettre en œuvre la « feuille de route » internationale pour la paix. En effet la feuille de route, un plan de paix international resté pour le moment lettre morte, prévoit l’arrêt des violences de l’Intifada, le gel de la colonisation israélienne dans les territoires occupés et la création par étapes d’un État palestinien d’ici à 2005. Il insiste pour qu’Israël gèle toute activité de colonisation et renonce immédiatement à poursuivre la construction de la « clôture » de sécurité, condamnée unanimement sur la scène internationale. À son QG de Ramallah, le président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat, a dénoncé le soir même le plan Sharon qui consisterait à démanteler certaines colonies juives isolées avant de fixer les frontières d’un État. Ce qui signifie selon lui qu’ils ne veulent pas faire la paix, car cela irait contre la « feuille de route ».

La droite et l’extrême droite israéliennes ont accentué mardi 25 leur opposition aux « gestes unilatéraux » envers les Palestiniens évoqués par le Premier ministre Ariel Sharon, avec la présentation par les colons d’un « plan de paix » écartant le démantèlement de la moindre colonie. Le plan des colons prévoit « l’éradication du terrorisme, l’abandon du principe de la paix en échange des territoires, une autonomie administrative pour les Arabes et un accord final régional excluant la création d’un État palestinien ou le démantèlement de colonies », a indiqué un chef colon, Ben Tzvi Lieberman. Selon la radio publique, ce plan prévoit une division des territoires israéliens et palestiniens en 10 cantons. Dans les deux cantons qui leur seraient réservés, les Palestiniens qui en feront la demande pourraient voter pour les législatives dans le cadre d’un scrutin par canton qui assurerait « une majorité juive automatique au parlement ». Le Premier ministre serait juif, tandis qu’un Arabe pourrait devenir vice-Premier ministre, a ajouté la radio.

Les colons, soutenus par 14 députés de la majorité ont choisi de révéler l’existence de leur « plan » avant le lancement officiel, le 1er décembre, de l’Initiative de Genève. Ce projet d’« accord de paix de Genève », mis au point par des hommes politiques de l’opposition israélienne, offrirait une solution détaillée à toutes les questions de fond du conflit israélo-palestinien, y compris Jérusalem, qui serait divisée, le droit au retour des réfugiés auquel les Palestiniens devraient de facto renoncer, ou encore le tracé des frontières du futur État palestinien comprenant la Cisjordanie et la bande de Gaza, et réglerait le sort des colonies.

La principale formation de l’opposition en Israël, le Parti travailliste, a annoncé ce même jour les grandes lignes de son propre plan de paix. Ce plan est proche de l’Initiative de Genève et préconise la création d’un État palestinien et un retour aux frontières du 4 juin 1967, sauf rectifications pour des motifs de sécurité ou pour inclure des blocs de colonies. Concernant Jérusalem, il prévoit que la ville sainte sera capitale des deux États, Israël gardant la souveraineté des quartiers de colonisation établis dans la partie orientale de la ville annexée après la guerre de juin 1967. Le plan écarte la reconnaissance du « droit au retour » pour les réfugiés palestiniens et leurs descendants, qui sont près de 4 millions aujourd’hui, de crainte que cela ne remette en cause le caractère juif de l’État d’Israël.

En cas d’échec des négociations, le Parti travailliste propose une « séparation unilatérale » d’avec les Palestiniens et, en attendant la conclusion d’un accord de paix, la poursuite de la construction de la ligne de sécurité mais au plus près possible de la frontière entre la Cisjordanie et Israël.

Le plan a été approuvé par l’ancien chef d’état-major Amnon Lipkin-Shahak, lui-même l’un des promoteurs de l’Initiative de Genève, en présence du chef du parti, l’ancien Premier ministre Shimon Pérès. D’autre part, les États-Unis ont annoncé, qu’ils allaient déduire cette année de 289,5 millions de dollars les garanties bancaires à Israël. L’administration Bush pénalise ainsi l’État hébreu pour ses activités de colonisation dans des régions palestiniennes. Cette somme correspond en effet au montant évalué par Washington de la construction dans les colonies juives, à laquelle les États-Unis sont opposés, et inclut aussi le prix de la construction des segments de la « ligne de sécurité », qualifiée de « mur de l’apartheid » par les Palestiniens, qui s’enfoncent profondément en Cisjordanie malgré l’opposition de l’ensemble de la communauté internationale. Derrière ces sanctions politique, ne se cacherait-il pas une sanction d’ordre économique ? Peut-être que Nétanyahou, le ministre des Finances, n’adopte pas assez rapidement le « plan économique cohérent » que veulent imposer les États-Unis à l’Israël. C’est pourquoi la ministre israélienne de l’Intégration des nouveaux immigrants a minimisé les mesures prises par les États-Unis pour sanctionner la politique de colonisation des territoires palestiniens. « Ces mesures font partie de nos ententes tacites, et cela ne doit pas nous inquiéter », a affirmé Mme Tzipi Livni à la radio publique israélienne. « L’important pour nous, c’est que la clôture de sécurité englobe un maximum de nos ressortissants » colons, a-t-elle ajouté.

Toute cette mascarade politicienne entre les acteurs de la politique nationale israélienne et le pouvoir états-unien nous démontre encore une fois le cynisme de ces deux États théologiques et capitalistes. Dans son ouvrage [1] Michel Warschawski montre de façon convaincante que le sionisme, philosophie de la séparation, encore récemment prônée par Ehud Barak, n’a aucun avenir et que le ghetto qu’il a réalisé au sein du Moyen-Orient arabe n’a même rien à voir avec les anciens ghettos et mellahs de la diaspora qui demeuraient des lieux d’échange entre populations voisines.

La seule solution est de faire vivre ensemble des communautés dont les ancêtres ont, certes, des histoires très différentes mais qui ont en commun de vivre et de vouloir vivre sur une même terre. Face à ce problème est envisagée la création d’un État démocratique binational où chaque nation pourrait s’autogérer librement en conservant toutes ses caractéristiques culturelles et dont les structures seraient telles qu’aucune des deux communautés ne craigne d’être écrasée par l’inflation numérique de l’autre. Bien entendu la loi du Retour serait abrogée, sauf pour les 350 000 habitants des 150 colonies juives établies en Cisjordanie et à Gaza…

De notre avis cette solution étatique nécessairement autoritaire ne fera qu’entretenir les nationalismes, sources de guerres. La formation d’un tel État reste dangereuse et illusoire. La solution reste celle d’une fédération autogestionnaire communiste libertaire qu’il est impossible de penser sans un changement profond des mentalités, et des transformations sociales. Cela fait nécessairement appel à la responsabilité et à la volonté des différentes communautés de vouloir coexister pacifique en rejetant l’aliénation théologique et marchande.

Michel Sahuc


Michel Sahuc est militant de la FA et du Collectif anarchosyndicaliste La Sociale à Montpellier. Une autre partie de l’article original, « Israël : le camp de la paix » est publié dans Le Monde libertaire n° 1341 (18-24 décembre 2003).


[1Michel Warschawski, Israël-Palestine, le défi binational, Textuel, coll. La Discorde.





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