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Une Algérie qui résiste…

Le jeudi 28 octobre 2004.

Laminée par dix années de terreur, déclenchée par l’intégrisme religieux (près de deux cent mille victimes), dont l’objectif à terme était l’instauration d’une autocratie islamique, la population algérienne est entrée depuis avril 2001 en insurrection contre le pouvoir politique issu du simulacre d’élections « pluralistes et démocratiques » d’avril 1999, qui a porté Bouteflika, candidat de l’armée resté seul en lice, à la présidence de la République.

Reconduit par la mascarade plébiscitaire du 8 avril 2004 et constitué par une coalition de clans dont l’armée est la colonne vertébrale, ce pouvoir, polarisé autour de la préservation de ses privilèges, affiche clairement son adhésion à l’économie néolibérale et à une idéologie nationalo-islamiste… sans guère chercher à cacher ses pratiques maffieuses.

Sur le plan international : il s’agit pour lui de doter l’État algérien d’une image démocratique et d’attribuer à son économie l’apparence d’une modernisation propre à répondre aux normes néolibérales… Un masque qui doit permettre au régime actuel de bénéficier de la légitimation et du soutien d’un Occident peu regardant, cette reconnaissance extérieure constituant l’essentiel de sa force.

Sur le plan intérieur : par l’application d’une subtile stratégie de « pacification », l’alliance regroupée autour du président entend prendre le contrôle de toute la société algérienne, par tous les moyens, quitte à risquer de ternir l’image démocratique qu’elle cultive pour la galerie de sa clientèle étrangère alléchée par les réserves pétrolières sur lesquelles « l’ami Bouteflika » est adossé. Cette mise au pas minutieusement réglée par le cercle présidentiel consiste avant tout à briser le mouvement — citoyen et social — de contestation populaire sans précédent qui lui fait face, et à verrouiller les rares espaces de liberté et d’expression, chèrement payés et laborieusement acquis par la société civile depuis l’insurrection nationale de 1988. Le maintien de l’état d’urgence et des lois qui l’accompagnent lui facilitant la tâche, elle (l’alliance au pouvoir) continue d’entretenir et d’instrumentaliser savamment le terrorisme dit « résiduel ».

Paupérisés par les politiques antisociales, encore traumatisés par la guerre sans merci menée par l’intégrisme religieux armé, des pans entiers de la société se sont dressés dès son premier mandat contre le pouvoir liberticide de Bouteflika. Regroupés spontanément en comités autonomes, d’abord en Kabylie, ils vont constituer ce qu’on appelle le mouvement des aârouch. Ces structures horizontales nées dans des assemblées de quartiers, de communes, de villages, se sont fédérées au niveau des wilayas, elles-mêmes coordonnées en inter-wilayas. Cet ensemble s’est accordé sur un texte de revendications minimales, dit plate-forme d’El Kseur et est régi par un « code d’honneur » auquel les délégués doivent prêter serment, afin que soient respectés les mandats qu’ils ont reçus des assemblées.

En quelques mois, la contestation lancée par les aârouch s’est étendue au reste du pays, au centre (Alger, Boumerdès), à l’est (dans les Aurès : Khenchela, Bordj bou Arréridj), au sud (Ouargla, Djelfa), enfin à l’ouest (Chlef, Aïn Defla) ; elle touche plusieurs secteurs d’activité (enseignement et santé en particulier) et a dynamisé la protestation sociale jusqu’alors étouffée par la question de la survie face à la terreur. Ainsi, au cours des trois dernières années, ces mouvements ont réussi à tisser un réseau d’organisations inédites qui expérimentent une forme de démocratie directe. Ces structures constituent aujourd’hui le socle de ce que l’on appelle désormais le mouvement citoyen par lequel des milliers d’Algériens expriment leur refus de se plier à la loi de l’arbitraire et de la hogra (mépris), de la corruption et de la prévarication, de la répression sociale, d’une vie de sujets asservis à la tutelle d’un État maffieux ; un État négateur de leurs droits culturels, de leur langue maternelle, de leur dignité et de toute justice. Tout le programme de ce tissu d’assemblées autonomes en rupture avec les appareils politiciens vise, par la résistance pacifique, insurrection et désobéissance civile, à la reconnaissance et à la (re)conquête des droits sociaux, économiques, linguistiques et culturels refusés au peuple algérien.

Pour le briser et empêcher son extension, le pouvoir de Bouteflika a mobilisé ses instruments répressifs et idéologiques (police, justice, administration, médias, etc.). Parmi la panoplie des mesures mises en œuvre, on citera : la répression sauvage des manifestations populaires (126 morts rien qu’en Kabylie depuis le déclenchement de l’insurrection en 2001) ; l’arrestation et l’emprisonnement (délégués ou simples manifestants) en Kabylie, dans les Aurès (en mai 2004, à T’kout, wilaya de Batna), dans le Sud (Ouargla), etc. ; les tentatives de divisions internes, de récupérations partisanes ou d’infiltrations policières.

Un mois après sa « réélection » en avril 2004, Bouteflika a remis à l’ordre du jour son projet d’extinction des libertés. Après une phase de harcèlement judiciaire de la presse libre, réactivée par les amendements répressifs introduits en 2001 dans le Code pénal, le printemps et l’été 2004 ont été l’occasion pour son clan de passer à une vitesse supérieure.

À cette fin, les institutions clés qui ne lui étaient pas complètement inféodées (armée, magistrature, FLN, directions des services publics, des entreprises nationales, des chambres économiques, etc.) sont purgées, discrètement mais sûrement, de leurs éléments indésirables ou jugés incertains, et remplacés par des fidèles des clans liés au pouvoir… tandis qu’est reconduite la politique de « réconciliation nationale » et l’alliance avec un islamisme qualifié de modéré (MSP) instaurée lors de son premier mandat.

Mais l’auto-désagrégation des grands partis d’opposition étant un fait acquis, la réussite de cette succession d’OPA lui a imposé une priorité : le démantèlement de la presse indépendante et le musellement de toutes voix et expressions dissidentes ; ils figurent désormais au premier plan de sa feuille de route : la condamnation à deux ans de prison pour un délit fictif de Mohamed Benchicou, éditeur de presse, auteur de la biographie Bouteflika, une imposture algérienne, dont le journal le Matin s’est fait le porte-voix des luttes citoyennes et sociales et a porté à la connaissance de l’opinion les tortures pratiquées par le pouvoir et ses agents contre des citoyens (à Tkout, notamment) et la corruption du cercle présidentiel, l’acharnement judiciaire contre Ghoul Hafnaoui (condamné à huit mois de prison), journaliste militant des Droits de l’homme qui a dénoncé les abus et l’arbitraire des autorités et de la maffia locales, tous deux intervenus en mai-juin derniers, signifient qu’il y a accélération de la machine répressive. De même, la saisie et la vente des biens du Matin par le fisc, le chantage à l’impression dont il a fait l’objet, ont eu pour but évident de tuer ce journal et donc de priver le mouvement de résistance d’un de ses rares canaux d’expression.

Benchicou avait raison lorsque qu’il disait à ses juges : « Ce procès n’est pas mon procès, c’est celui de la liberté d’expression ! » Sa condamnation — ainsi que celle de Ghoul Hafnaoui — et la mort programmée du journal le Matin est un nouveau (mais pas le dernier !) coup porté contre les militants de la liberté en Algérie.

Après la centaine de délégués de Kabylie, les 22 de Batna, les 9 de Ouargla, ces deux hommes sont allés grossir cet été les rangs des « prisonniers du mouvement citoyen » algérien.

Notons enfin qu’en France, si les grands médias ont assez peu parlé de la répression qui touche la presse libre, en revanche, le black-out sur l’insurrection du mouvement citoyen est quasi absolu (mis à part l’Humanité et la presse libertaire)… comme sur les utilisations possibles (contre l’ennemi « intérieur » — officiellement : le seul terrorisme islamiste !) des moyens militaires ou policiers que les accords franco-algériens en matière de défense nationale vont apporter au gouvernement algérien.

G.H et A.A., le 4 septembre 2004. ghaniahammadou _chez_ aol.com

Liste au 24 septembre 2004 des manifestants de T’Kout poursuivis en justice (Mouvement citoyen des Aurès) :

Détenus acquittés lors de la première audience : Ali BERBACHI, Khaled CHATRI, Rachid SAIDI, Mohamed YEZZA, Majid ZERDOUMI.

Détenus acquittés lors de la seconde audience : Hicham ATHMANI, Mounir BOUSSETTA, Idir YEHIA.

Détenus libérés après trois mois de prison : Ahcene ATRIKI, Saïd BEZALLA, Mohamed GUERBAI, Samir GHERBAI, Toufik KHELAFI, Tahar LOUNISSI, Karim MEZIANI, Ali TITAOUIN, Salim TITAOUIN.

Détenus sous mandat de dépôt et non jugés : Djafaar ABDERZAGUI, Karim YEZZA.

Détenus condamnés et encore en prison à Arris : Rachid ABBASSI, Yaakoub ABDERZAGUI, Hassan AICHI, Ali BEZALLA, A. Ouehab BEZIANE, Nacer BOUSSETTA, Saïd DAOUDI, Djamel DJAARA, A. Rezzak GHOUGALI, Karim IOUNISSI, Djamel MEREGHMI, Fouzi MEZIANI, A. Esselam YEZZA, Omar ZERDOUMI.

Le cas de Salim YEZZA, tête pensante du mouvement des Aurès, est particulier ; il a été condamné pour deux affaires à deux ans de prison ferme. La liste des détenus du mouvement du Sud et des autres régions nous parviendra prochainement…





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