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La Mascarade des 14 et 15 mai

Le jeudi 22 mai 2003.

À l’heure où vous lirez ces lignes — c’est la formule consacrée — les choses auront peut-être bougé dans le bon sens, c’est évidemment notre vœu le plus cher ! Parce qu’en ce samedi 17 mai, à l’heure où nous écrivons ces lignes — reformule consacrée — nous sommes bien obligés de constater que la mayonnaise de la grève générale et reconductible — même cantonnée à la seule fonction publique — a du mal à prendre. C’est long, trop long ! Hormis dans l’Éducation nationale où elle s’étend — car en plus de la défense des retraites s’ajoutent les questions de la décentralisation et des moyens —, la grève reconductible ne touche encore que trop peu de services et dans trop peu d’endroits.

C’est dire si la journée du 19 mai — et après — est importante, car nous sommes à la croisée des chemins. Elle est lancée par les fédérations de fonctionnaires — CGT, FO, FSU, Unsa, CFTC (si, si !), les SUD s’y joignent — dont certaines — FO, Unsa, SUD — appellent déjà à la grève reconductible dans l’Éducation nationale. Si la mobilisation est forte et que la détermination des agents l’est aussi, que cesse enfin cet attentisme où tout le monde attend tout le monde pour partir, il sera peut-être alors possible que les jours suivants la grève se poursuive et s’installe dans la durée.

Autrement, ce sera la catastrophe car on a du mal à penser que les secteurs déjà partis pourront encore longtemps espérer être rejoints : l’après 25 mai ou l’après 3 juin, c’est beaucoup trop loin quand on a déjà quinze jours ou trois semaines de grève dans les pattes. C’est dire aussi que l’extension et la généralisation du conflit sont les conditions sine qua non pour gagner cette bataille des retraites, qui concerne l’ensemble des salarié(e)s — même si en apparence ce sont les fonctionnaires qui en prennent le plus dans la gueule — parce que les propositions gouvernementales pérennisent les décrets Balladur et vont entre autres dans le sens d’un allongement de la durée de cotisation pour tous.

Gâchis…

Le 13 mai a pourtant été d’une ampleur rarement égalée — du moins dans la fonction publique — mais les mauvaises habitudes et les mauvaises raisons ont été plus fortes que l’enthousiasme populaire de ce jour historique. Les explications ne manquent pas : les organisations syndicales l’ont trop présenté comme la journée, sans laisser explicitement apparaître une suite possible, le succès était tel qu’il a pu laisser croire que c’était gagné. La peur de se lancer, l’attentisme général évoqué plus haut, mille et une causes ont fait — hormis une tentative dans les transports et dans certains secteurs de la Santé — que ça en est resté là. L’une, et non des moindres, est l’absence de mots d’ordre clairs de la part des directions syndicales. Car s’il n’est pas question de revenir aux grèves presse-bouton — c’est aux gens de se déterminer et de se lancer dans la lutte — entre un vague appel à continuer l’action et à l’amplifier, et un appel clair à constituer partout des AG pour voter la grève reconductible, il n’y a pas photo. Parce que dans ce cas on fait comprendre aux personnels que les moyens du syndicat sont avec eux pour la lutte et ça aide. Sans vouloir se lancer dans un règlement de compte antisyndical, il faut se poser la question de l’attitude de la CGT, au vu de son influence prépondérante dans de nombreux secteurs : à aucun moment son secrétaire général n’a demandé le retrait pur et simple du projet Fillon, l’appareil cégétiste a tout fait pour casser la grève dans les transports et n’a rien fait évidemment pour appeler, dès le 14, à poursuivre la grève !

Enfin, il est inconcevable que la CGT et FO — la FSU, l’Unsa et Sud n’étaient pas invités — aient pu se prêter à cette pantalonnade du mercredi 14 mai. Fillon recevant les cinq syndicats représentatifs pour « des négociations » sur des points secondaires de son texte ! Le piège où il ne fallait pas tomber ! Laisser croire que le gouvernement avait réussi à briser le front syndical, c’était offrir une machine de guerre contre les grévistes et les futurs grévistes, un outil servant à les décourager à poursuivre ou entrer dans la lutte. Comme si c’était une surprise, comme si on ne savait pas d‘avance ce qui allait se passer à ces pseudos-négociations. Ce n’est un secret pour personne que la direction de la CFDT et le gouvernement sont sur la même longueur d’onde, dans la même logique de partage de la misère, les mêmes points de vue sur l’allongement de la durée de cotisations pour les fonctionnaires et que leur alignement privé-public se fera par un nivellement par le bas.

Vouloir maintenir une unité, même de façade, avec la CFDT et la CGC, c’était donner à Raffarin des verges pour se faire battre, et nous par la même occasion ! On le savait d’avance que la CFDT et ses complices étaient prêts à signer — la seule question était quand — et la mise en scène de la tragi-comédie de la nuit du 14 au 15 mai prêterait à rire si les conséquences n’étaient pas aussi graves pour les salarié(e)s ! Cette dramatisation sur quelques miettes, cette savante orchestration de la prise en main du dossier par le premier ministre lui-même et son « arbitrage », toutes ces ficelles éculées ne dupent que les gogos et les naïfs, qui croient encore que ce genre de négociation est utile et que certains syndicalistes les y défendent encore ! Tout y était réglé d’avance entre Chérèque et le gouvernement. Je fais mine de me fâcher, on se quitte, on se téléphone et on arrive le lendemain à un « bon compromis ». Voilà comment, les 14 et 15 mai, ont été vendues nos retraites pour un plat de lentilles !

Des cacahuètes

La CFDT et la CGC, — chose curieuse la CFTC reste réservée — n’ont obtenu que des clopinettes, et pour cause puisqu’elles avaient déjà cédé sur l’essentiel. Où est la grande avancée pour les travailleurs ayant commencé très jeunes à 14, 15 ou 16 ans ? Ils gagnent un an avant 60 ans pour ceux qui ont commencé à 16 ans, et dès 56 ans pour ceux qui ont commencé à 14 ou 15 ans, à condition bien évidemment d’avoir toutes leurs annuités et de fait 41, voire 42 ou 43 ! Quant à la victoire mirobolante pour les retraité(e)s après une carrière au Smic, 85 % (au lieu de 75 % initialement prévu) de celui-ci, à condition encore d’avoir toutes les annuités, c’est mirifique ? Et il faudra attendre 2008, faut pas être pressé ! On vivra bien avec ça ? Est-ce que ça veut dire que le Minimum Vieillesse sera valorisé à cette somme, qu’il n’y aura plus de pensions au-dessous de 85 % du Smic ? Rien n’est moins sûr.

Quant à la décote, elle baissera très lentement et de moitié pour le privé, et elle montera pour arriver à 5 % pour le public. C’est ça l’équité ? Maintenir le principe scandaleux de la décote et l’étendre à tout le monde ? Quand on sait l’âge de beaucoup, pour cause d’études, d’entrée dans la fonction publique, et que contrairement aux cadres du privé — eux aussi ont fait des études — il n’y a pas de retraite complémentaire obligatoire, les conséquences de l’allongement de la durée de cotisation conjugué à la décote de 5 % (5 au lieu de 6, quel gain !) seront insupportables tant elles diminueront les pensions ! Sinon, rachetez vos années d’études (enfin trois…), comment, à quel prix ?

Aucun syndicaliste digne de ce nom ne peut accepter ce massacre ! Aucun syndicaliste ne peut prétendre devant ses mandants qu’il a ainsi sauvé leurs retraites ! Il le sait bien, Chérèque, que ça va faire mal ! Il présente comme un succès à mettre à son actif que ces mesures ne seront appliquées que dans un temps plus long, retarder un peu le bourreau, c’est une défaite pour ce dernier ! Le sinistre Fillon l’a lui aussi avoué à la télé, c’est un gros effort qui est demandé aux fonctionnaires, dans l’intérêt national ! Pour nous brandir ainsi les grands mots de l’intérêt supérieur de la nation, effectivement c’est plus qu’un gros effort, c’est le sacrifice de leurs pensions qui leur est demandé !

Diviser pour mieux régner reste une valeur sûre : la CFDT ayant un pouvoir de nuisance dans la Santé où elle reste bien implantée — Chérèque le sait d’autant mieux qu’il en vient — pour amadouer les personnels, on leur offre généreusement une année supplémentaire par dix ans cotisés, histoire de faire croire que ça suffira pour compenser les pertes à venir, avec comme sucette supplémentaire l’intégration des primes pour les aides-soignantes, comme ça on enfonce bien le clou. Dans beaucoup de secteurs, il y a aussi des primes, parfois conséquentes, une retraite complémentaire à base de points calculés sur celles-ci est censée arrondir leurs retraites, bref, mettre un peu de beurre, non plus sur les épinards, mais sur les patates ! Notons qu’on revient aussi au calcul des pensions sur les six derniers mois, au lieu des trois ans prévus par Fillon, c’est toujours ça de repris. Mais encore une fois, on est vraiment tombé bien bas pour affirmer que le maintien d’un acquis, c’est une grande avancée. La chanson ne dit-elle pourtant pas que « c’est reculer que d’être stationnaire » ?

Enfin, une note comique : pour les enseignant(e)s, la possibilité d’accéder à une seconde carrière (sic) dans la fonction publique sans pénalité sur la cessation progressive d’activité ! Vous êtes fatigué de faire la classe à 60 ans et plus à de charmants petits bambins certes un peu agités, pas de problème, il vous manque des annuités, complétez-les jusqu’à 70 ans ! Dans une seconde carrière à faire quoi, où, comment ? Le mystère demeure.

En avant ! Grève !

Dans cette lutte sur les retraites, c’est aussi la crédibilité du syndicalisme, pour ne pas dire sa survie, qui se joue. Pas celui des Chérèque et autres traîtres, ceux-là, on ne se fait plus d’illusions, ça fait longtemps qu’ils ont repeint leurs boutiques en jaune ! Ce sont les autres confédérations qui nous intéressent. Vont-elles être capables de prendre la mesure des enjeux, vont-elles comprendre que c’est l’avenir du mouvement social qui est en cause ? Elles ne peuvent pas se contenter d’encourager de loin, d’en haut, ceux qui se battent, ou faire le dos rond en attendant des jours meilleurs où leurs amis de gauche reviendront aux affaires… Il sera alors trop tard ! Assez d’attentisme et de pusillanimité ! C’est à la bataille qu’il leur faut aller ! C’est leur rôle et leur boulot ! Elles doivent être dedans, parmi toutes celles et tous ceux qui se sont investis, qui font vivre et grandir la grève reconductible, qui construisent le mouvement de lutte, qui l’amplifient et qui essaient de l’étendre partout, vers la grève générale ! Au jour d’aujourd’hui, il n’y a pas d’autre alternative possible que de renforcer ce combat, sinon, la journée du 25 mai pourrait bien devenir un enterrement de première classe !

Éric Gava





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