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Le Foulard est-il une arme ?

Le jeudi 22 mai 2003.

Une intervention très médiatisée de Sarkozy au rassemblement de l’Union des organisations islamiques a relancé une polémique qui s’était quelque peu estompée ces dernières années, sous l’effet d’une gestion au coup par coup localement des problèmes de foulard à l’école. Cette fois, elle a donc été prise à un autre niveau, celui de la carte d’identité. Il faut remarquer que c’est quasi uniquement cette partie de l’intervention du ministre de l’Intérieur qui a été multirediffusée à la télé et retranscrite dans la presse. Ce matraquage est-il seulement dû aux sifflets entendus alors ? En s’opposant au foulard sur la carte d’identité, Sarkozy s’est arrêté à son ministère… Bien évidemment, c’est aussi une relance de la polémique qui dépasse la carte d’identité.

Le contexte est celui d’une « mise au pas » de l’islam en France avec la constitution d’une instance dite représentative — le Conseil national du culte musulman — visant officiellement à donner un interlocuteur à l’État. La constitution de ce conseil dont Sarkozy est si fier (il ne dit pas que plusieurs ministres de l’Intérieur ont préparé le travail avant lui) inclut des musulmans « proches des Frères musulmans » et d’autres « proches de pays étrangers » mais pas certaines organisations partisanes d’un islam moderne. On peut aussi voir là une volonté de canaliser la religion musulmane dans le but d’en faire un islam à la française (dans un État laïque), et surtout se mêlant le moins possible de politique.

Cette relance de la polémique a été bien suivie dans les médias et organisée de manière similaire dans différentes émissions de télé, où l’on a pu constater que la langue de bois n’est pas le privilège des politiciens ou des coureurs cyclistes dopés comme des veaux : les porteuses de foulard savent très bien, elles aussi, ne pas répondre aux questions qui leur sont posées.

Une fausse querelle

Les jeunes femmes présentées à la télévision pour défendre le foulard n’avaient d’autres arguments que le fait qu’elles le portent de leur plein gré, qu’il s’agit d’un choix personnel effectué sans influence particulière de la famille ou des proches, et qu’il fallait le considérer comme un signe spirituel et uniquement comme tel… Cela est bien peu convaincant. Quel adepte d’une secte dira qu’il ou elle n’est pas libre ? Ce sont toujours les autres qui sont dans l’erreur…

En réalité, le foulard n’est pas musulman [1] : il est tout simplement une tradition régionale pré-existante à l’islam énoncée dans le Coran comme un précepte à suivre. De fait, il y a eu une récupération par l’islam et transformation de ce foulard en signe religieux. Cela signifie que le port du foulard est défendu par les intégristes musulmans et non par des croyants ordinaires. La différence est bien là : on suit le texte à la lettre (la tradition) ou bien on tient compte de l’histoire et on relativise (interprétation moderniste). Si l’on considère que les traditions sont immuables, alors on nie toute évolution. Ce n’est évidemment jamais le cas… On nie seulement les évolutions qui dérangent, et celle du foulard est importante pour les hommes car elle les conforte dans le maintien des femmes à l’écart et à les considérer comme des sous-êtres. Il est bien évident que le foulard est un symbole… mais ce n’est pas le symbole de l’islam, c’est celui de l’intégrisme islamiste. Si, aujourd’hui, le foulard n’a généralement pas les mêmes conséquences d’enfermement pour les femmes qui le portent en France que pour celles qui vivent dans un pays comme l’Arabie saoudite, on peut aussi interpréter que c’est tout de même un pion avancé dans un processus d’implantation obscurantiste et ce, au détriment même de celles qui en font la promotion.

On ne va pas défendre ici le port d’une croix ! Il faut cependant remarquer que la signification n’est pas forcément similaire. Cela peut être le fait d’un ou d’une intégriste comme celui d’une mode vestimentaire. Dans ce sens, c’est une banalisation et donc tout aussi indéfendable, mais on n’y voit nettement moins un premier pas vers l’imposition d’un mode de vie liberticide pour ses victimes. La pratique religieuse catholique en particulier est toujours en régression en France, ce qui n’empêche pas le Vatican de s’immiscer à un niveau élevé dans tous les secteurs de l’État, mais c’est un autre problème. La hiérarchie catholique, si prompte à s’exprimer sur tous les problèmes de société, paraît pourtant bien frileuse sur la question du foulard. Il faut toujours prendre beaucoup de précautions pour parler de la concurrence… D’autant que Le Canard enchaîné a fait une sortie bien dérangeante pour le gouvernement en révélant l’intervention de Bernadette Chirac pour qu’une religieuse puisse figurer avec son voile sur sa carte d’identité !

Quelle laïcité ?

On sait que les croyants n’ont pas la même définition de la laïcité que les laïques [2]. Les anarchistes, quant à eux, ne font confiance à aucune religion pour avoir la paix… Pour la question du foulard, il apparaît, et ce n’est pas une surprise, que la réalité quotidienne est le fruit d’un rapport de forces. Peut-on se contenter de dire qu’il faut « faire avec » ? Le contexte légal consiste à entériner le fait accompli. Il est approprié à la foire d’empoigne mais pas à une laïcité républicaine visant à dépasser les religions. Dans ces conditions, quel comportement avoir vis-à-vis des jeunes filles qui un jour débarquent au lycée ou au collège avec un chiffon plus ou moins luxueux autour de la tête ?

Il est difficile de trouver sa place dans un débat qui se partage entre des personnes qui défendent la servitude volontaire au nom de la liberté de croyance et d’autres qui cherchent à calculer la juste mesure entre une « laïcité » où tout serait permis aux religions, et leurs craintes électorales de paraître favoriser l’islam, religion qui gagne des adeptes, mais qui reste plutôt mal vue.

Puisqu’il y a rapport de forces, que l’on soit parent d’élève ou enseignant, défendons nos arguments ! Revenons à une laïcité intolérante vis-à-vis des intolérants, y compris ceux qui parlent continuellement de tolérance… La religion opprime les individus en général et les femmes en particulier. Bien sûr, islamiste ne signifie pas forcément terroriste mais plus sûrement obscurantiste et fréquemment antisémite. Si l’on ne veut pas une « guerre » des communautés, évitons d’avoir des communautés.

Le Furet


[1D’après Odon Vallet, historien des religions, il faut remonter à une loi assyrienne ; attribuée au roi Teglath Phalazar Ier (1112-1074 avant notre ère) : « Les femmes mariées […] qui sortent dans la rue n’auront pas leurs têtes découvertes. Les filles d’hommes libres […] seront voilées […]. La prostituée ne sera pas voilée, sa tête sera découverte. »

[2La dernière expression en date de la laïcité pervertie est un propos de Raffarin cité par Le Monde du 10 mai 2003 : « Je suis croyant ; lorsque je vais à la messe de Pâques, je communie. Mais lorsque je représente l’État, à la messe d’enterrement de Jean-Luc Lagardère, je ne communie pas. »





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