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Cinéma

« Le Goût de la cerise »

Le jeudi 11 décembre 1997.

Interdit en Iran, le dernier film de Kiarostami était arrivé en dernière minute, justement parce que les autorités refusaient le visa de sortie. Kiarostami n’avait pas sacrifié au rite obligatoire : montrer son film au festival de Téhéran pour avoir l’aval de la censure. Il se considère donc comme quelqu’un qui aurait échappé à un contrôle. Mais, « regardez bien mes films », ajoute-t-il, non sans malice, « vous verrez jusqu’à quel point l’autocensure y est présente ». En artiste accompli, il laisse aux spectateurs le soin de détecter le degré d’omissions et d’ellipses qui figureraient tout ce qu’il ne peut dire. « Mais s’il n’y avait pas de censure, je ne ferais pas de films différents », donc cessez de lui poser des questions sur la censure, vous voyez bien qu’il ne dira rien !

Pourtant le goût de la cerise parle de quelqu’un qui voudrait mourir. Sujet complètement tabou. Sujet franchement interdit. Le suicide, n’y pensez pas. Le Dieu des Iraniens a pensé pour eux, en a décidé autrement. S’il n’aime pas les questions sur la censure, il n’aime pas non plus les questions sur la religion. « La religion, le sexe, c’est une affaire privée ». Retranché derrière une phrase de Cioran : « si je ne savais pas que le suicide existe, je me serais déjà tué ! » Kiarostami ne vous expliquera pas non plus pourquoi il a choisi ce sujet-là. Et puis, enfin, le film parle pour lui-même.

Nous sommes loin de son film Le Passager, où un petit garçon traverse l’enfer pour aller voir un match à Téhéran, qu’il ne verra pas, d’ailleurs. Loin aussi de Et la Vie continue et de À travers les Oliviers, des films autour du drame et de l’horreur : les tremblements de terre, les gens déplacés, les morts et toujours la vie, cette vie plus forte que tout. Kiarostami est un fidèle. Fidèle à sa terre, rouge, ocre, brune. Fidèle à sa voiture, il sillonne les routes de son pays, l’habite, filme, enregistre, photographie et dessine. « C’est une sorte de maison, dit-il, on y est bien, à l’abri, libre et en mouvement ».

C’est cette vie là qui habite le film. Être dans une voiture, en appeler aux autres. Partager cet espace, associer les autres à un geste ultime. Mais est-ce la fin ? Les cerisiers sont en fleurs, le film se tourne, la félicité passe. Le Noir, le fondu au noir ne dure qu’un instant. Kiarostami a osé nous montrer son écran noir. Cannes lui a donné la Palme. Quel meilleur cadeau imaginer pour qu’il puisse continuer ? Où est la maison de mon ami ? était le titre d’un de ses premiers films. En mouvement, comme le cinéma, et sur quatre roues, je l’ai creusée, mais j’ai peur de l’habiter tout seul, a-t-on envie de répondre ; ce film est austère, le goût de la cerise ne vient que quand on a mangé le fruit. Il faut goûter pour savoir.

Heike Hurst
émission « Fondu au Noir » (Radio libertaire)





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