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Revendications sociales ou préservations des privilèges ?

L’Impossible choix de la gauche plurielle !

Le vendredi 8 août 1997.

Après les législatives nous assistons à la mise en place d’une politique gouvernementale impulsée par la gauche dite plurielle, et les électeurs observent cette pantomime avec une petite dose d’espérance fortement teintée d’impatience et d’inquiétude.

Chacun essaie au fil des déclarations de tel ou tel ministre de comprendre et de placer en perspective la signification profonde de la décision annoncée. Pour l’heure les militants de gauche restent circonspects et adoptent plutôt un profil bas et prudent face à la tactique politique de Jospin.

Nous autres, militants anarchistes, ayant une approche critique de l’État, savons que de toute façon les intérêts essentiels de la bourgeoisie seront préservés et que ce gouvernement cherche avant tout à gagner du temps et à calmer les esprits par des effets d’annonces.

Par ailleurs les déclarations de Chirac le 14 juillet dernier permettent de mieux saisir les raisons qui ont conduit celui-ci à dissoudre l’Assemblée nationale ainsi que la manière dont va se gérer les relations entre président et gouvernement. C’est bien la peur d’une révolte sociale face à l’impopularité de Juppé, alors qu’il allait falloir prendre de nouvelles mesures d’austérité pour contenir les « dérives budgétaires », qui a emporté la décision de dissolution.

Cette peur des classes dangereuses va conditionner quelques unes des mesures qui essaieront de faire croire à un rééquilibrage des inégalités économiques au profit des classes populaires afin de désamorcer les tensions sociales. Mais qui peut croire à une réelle évolution vers plus de justice sociale ? À coup sûr la cohabitation sera « constructive » ! Reste à savoir pour qui ?

Ce qui est sûr c’est que Jospin a déjà largement rassuré les marchés financiers en rappelant que les stratégies économiques engagées par ses prédécesseurs seront poursuivies, et Chirac a confirmé que le premier des ministres pouvait faire ce qu’il voulait à partir du moment où il respecterait les accords internationaux pris par lui-même.

Ce cadre là défini, Jospin se devait de se livrer à quelques exercices politiciens permettant de donner le change à ces bons bougres qui en pincent pour la « gauche plurielle ».

350 000 emplois dans le public ?

Restait pour Jospin à donner quelques indications sur la question essentielle qu’est le chômage alors que le programme de la gauche plurielle assurait vouloir créer 700 000 emplois dont 350 000 dans la seule fonction publique.

C’est le ministre de l’Éducation Nationale qui est monté le premier au créneau en annonçant que les maîtres auxiliaires auraient tous un poste dès cette rentrée et que par ailleurs il y aurait embauche de 35 000 jeunes.

Là encore nous sommes dans l’expectative puisque l’on sait que les maîtres auxiliaires n’auront pas tous un poste d’enseignant et pourrons être affectés à d’autres tâches, et que l’on ne connaît pas les procédures de titularisation qui leur seront appliquées.

Quand aux emplois de jeunes ils ne sont pas juridiquement définis.

La question est posée par les syndicats d’enseignants qui s’inquiètent de savoir si ce seront vraiment des emplois qui seront créés, ou bien si ce sera l’apparition d’une espèce de statut intermédiaire qui laissera en suspens le devenir des personnes embauchées.
La Poste, la SNCF (d’autres administrations suivront sans doute) ont annoncé des mesures similaires d’embauches de jeunes avec le même flou artistique quand au statut juridique et à l’avenir de ces personnels.

Il faudra attendre le budget 1998 et d’éventuelles décisions sur la réduction du temps de travail pour avoir une opinion arrêtée sur la volonté du gouvernement d’embaucher massivement des fonctionnaires comme il s’y est engagé. Objectivement nous sommes en droit d’en douter puisque la monnaie unique impose de diminuer les « déficits étatiques ».

Une autre critique s’impose quand à la nature des emplois créés.

Les types d’emplois proposés se caractérisent par leur fonction répressive de contrôle social des populations qui circulent dans les transports en commun, qui vivent dans les « quartiers » ou qui utilisent la poste, et par l’encadrement autoritaire des élèves et étudiants.

Quelle est la société à laquelle aspire la gauche plurielle ?

Cela en dit long sur les projets de ceux qui nous dirigent alors qu’ils ne cessent de montrer du doigt le FN et ses projets totalitaires.

350 000 emplois dans le privé : on ne voit rien venir !

Pour ce qui concerne le secteur privé l’arrivée de Jospin n’a pas soulevée la moindre vague.

PSA et quelques autres ont annoncé leurs projets de restructurations avec bien entendu les licenciements qui vont avec sans que vraiment cela fasse scandale. Les suppressions massives d’emplois se poursuivent chez Bally, Electrolux, dans la sidérurgie et à Longwy en particulier, chez Danone, Perrier, JVC et bien d’autres.

Le PC a poliment demandé un moratoire sur les plans sociaux pour l’été (on ne voit pas trop pourquoi le capitalisme devrait faire une pause en été, mais bon…) et Jospin a doctement expliqué que cela n’était ni de son ressort, ni en son pouvoir… ni dans sa volonté.

Cette composante de la gauche plurielle qu’est le PC peut dire qu’elle a fait ce qu’elle a pu et a mis sa requête au placard. L’honneur est sauf. Idem pour Vilvorde. Jospin a fait procéder à un audit dont tout le monde connaissait par avance le résultat. Les choix du capitalisme ont été confirmés, c’est à dire que les travailleurs de Renault Vilvorde devaient trinquer. C’est fait. Mieux encore ils ont voté eux-mêmes le plan social organisant leur mise à mort.

Ils avaient le choix entre un peu d’indemnités ou pas d’indemnités du tout. Facile. Cela donne 92 % en faveur des accords concoctés entre dirigeants patronaux et syndicaux.

Remettre en cause les logiques capitalistes ? Est-il possible d’avoir encore de telles idées saugrenues !

En ce qui concerne les privatisations et la monnaie unique, les choses suivent le cours prévu en accord avec Bruxelles par Juppé et Balladur, exception faite de Télécom et de la partie électronique de Thomson.

Les aménagement budgétaires de fin d’année confirment la volonté politique de limiter les déficits publics à 3 % en 1998. Et toc pour les anti-maastrichtiens du gouvernement !

Voilà des mesures qui ne peuvent que satisfaire à peu de frais les boursicoteurs et priver la droite ultra-libérale d’arguments idéologiques contre ce gouvernement de gauche.

Télécom ne sera pas privatisé tout de suite parce que les syndicats SUD et CGT massivement représentatifs y sont opposés.

Mais la mise en place des modes de gestion individualisée du personnel sera poursuivi et des orientations économiques liées à la mondialisation des marchés se renforceront.

Au moment opportun il suffira d’officialiser les pratiques actuelles par une mise en vente d’une entreprise prospère.

Gargarismes aux Droits de l’Homme et mépris des êtres humains !

Quelques décisions d’apparence plus idéologiques ont été annoncées mais là aussi il y a beaucoup d’ambiguïté et d’incertitude, voir de cynisme.

Par exemple la réduction de deux milliards de francs du budget des armées sur l’exercice 97 laisse à penser que ce gouvernement verrait d’un mauvais œil les militaires, ce qui tendrait à réjouir les antimilitaristes que nous sommes. Que nenni ! Nous savons bien que l’État est partisan d’une armée professionnelle pour mieux répondre à ses besoins géopolitiques, et que par ailleurs l’intégration à l’Europe permet une rationalisation des industries d’armement.

Moins que jamais cette gauche plurielle est antimilitariste ! Idem pour les sans-papiers. Suite à l’effet d’annonce de la mise en route de procédures de régularisation, certaines associations et nombre de sans papiers espéraient voir la politique d’immigration de l’État se modifier.

Tout le monde va en être pour ses frais car au bout du compte il y aura peu de régularisations, et les lois Debré-Pasqua seront remplacées par une loi Chevènement qui ne vaudra guère mieux. Pour l’État il n’y aura que des français et des européens. Les autres resteront des sous produits de l’espèce humaine. Moins que jamais l’être humain sera débarrassé du carcan nationaliste !

Le contrat d’union civile attendu depuis si longtemps par la communauté gay et lesbienne a lui aussi suscité des espérances. Sur cette revendication pèse aussi l’incertitude et l’inquiétude.

De même, il n’est pas encore aussi sûr que cela que Creys Malville soit démantelé. Celles et ceux qui espèrent sortir du tout nucléaire ont du souci à se faire !

À force de nous embrouiller la gauche plurielle risque de s’y prendre les pieds !

Avec ce bref tour d’horizon de l’activité de la gauche plurielle en action et en plein milieu de cet été qui malgré tout reste un moment d’attente et de pause dans les luttes revendicatives, nous pouvons penser que la stratégie et la pratique politique qui va de plus en plus tendre à être mise en oeuvre par le pouvoir sera de jouer sur un équilibre entre des forces sociales contradictoires.

Poussé sur sa gauche à satisfaire les aspirations populaires à mieux vivre, le gouvernement va donner un peu de mou pour faire baisser la pression avec l’aval d’une partie de la droite dite sociale, tout en maintenant le cap des orientations capitalistes fondamentales.

C’est le sens qui va être donné aux mesures d’imposition des revenus du capital comme sur les salaires les plus élevés et la taxation des bénéfices des entreprises. Mais lorsque l’on aligne les chiffres il est facile de se rendre compte que ces 20 à 30 milliards de FF. de recette fiscale ne représentent pas grand chose lorsque l’on sait que les bénéfices boursiers et les avoirs des entreprises représentent plusieurs centaines de milliards de francs par an !

Le risque pour Jospin est qu’à vouloir satisfaire tout le monde et personne il ne s’embourbe dans des demi-mesures où chacun aura l’impression de s’être fait piéger pour un plat de lentilles.

Au bout du compte vouloir jouer la temporisation, le pragmatisme et l’équité entre revendications sociales et préservation des privilèges va s’avérer impossible.

Après une période d’attente et d’hésitation il est probable que d’ici quelques mois l’accumulation des insatisfactions sociales provoque un retour de bâton qui risque d’être difficile pour la gauche plurielle.

Bernard
groupe Déjacque (Lyon)


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