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Autocritique

Le vendredi 8 août 1997.

« Mon oncle Sosthène était un libre penseur comme il en existe beaucoup, un libre penseur par bêtise. On est souvent religieux de la même façon. La vue d’un prêtre le jetait en des fureurs inconcevables… » Ce portrait féroce est dû à Guy de Maupassant [1]. Il faut bien reconnaître qu’il correspondait à une réalité de l’époque (1882). Toute ressemblance avec des personnes existant aujourd’hui ne pouvant être que fortuite.

Pourtant le narrateur, dans la nouvelle de Maupassant, se revendique lui aussi libre penseur : « c’est-à-dire un révolté contre tous les dogmes que fit inventer la peur de la mort ». Dans ce texte amusant l’auteur épingle à juste titre l’anticatholicisme phobique, systématique, dépourvu de toute réflexion. Dans une autre nouvelle, « Le Protecteur », Maupassant ridiculise également les politiciens qui utilisaient les réseaux anticléricaux comme des instruments de promotion : ainsi la dénonciation de Monsieur Homais dans « Madame Bovary ».

C’est une certitude : les anticléricaux que nous sommes ne pourront démontrer la valeur et l’actualité de leurs thèses qu’en élaborant une autocritique collective. Nous souffrons encore de l’héritage de Léo Taxil. Cet individu fut la plaie de l’anticléricalisme. De son vrai nom Gabriel Jogand, il fit du militantisme un commerce, avec une librairie, un journal et une ligue. Aussi douteux que vulgaire, il est chassé de la franc-maçonnerie, simule une conversion au catholicisme puis avoue sa supercherie [2].

Un exemple récent de ce genre d’anticléricalisme aussi virulent qu’inconsistant est celui de Pierre Bergé, signataire d’un ouvrage intitulé L’affaire Clovis (Ed. Plon). Au cours d’un débat télévisé, Pierre Bergé s’est montré si stupidement agressif à l’égard de l’archevêque de Reims, Gérard Defois, qu’il en ôtait toute valeur à ses propres arguments déjà marqués par l’anachronisme. Ses procès d’intention et son manque de simple politesse ne pouvaient entraîner que la déconsidération.

Au contraire Dominique Jamet, auteur de Clovis ou le baptême de l’ère (Ed. Ramsay), développait calmement ses positions critiques et attendait courtoisement les réponses pour les réfuter. Aucun des deux intervenants n’appartenaient à la mouvance anticléricale proprement dite, mais il est évident que l’attitude et l’argumentaire du deuxième emportait la conviction.

Nous avons donc à faire un vrai travail sur la forme et sur le fond de notre anticléricalisme. Ce travail s’impose à la suite du grand moment de septembre 1996. Un bilan des manifestations occasionnées par le 1500e anniversaire de Clovis, et la venue du pape en France, estime à 20 000 le nombre des anticléricaux mobilisés [3]. Passant du baptême de la France en 1980 au baptême d’un individu en 1996, le discours papal s’est édulcoré sous leur pression. L’anticléricalisme, dans toute sa diversité, est redevenu un acteur politique. L’anticléricalisme est un pôle de radicalité. Il exerce de ce fait une pression non négligeable, extérieure et intérieure, sur les grandes organisations laïques, en particulier les syndicats d’enseignants.

Le bilan quantitatif et descriptif doit être suivi d’un travail d’autocritique. Seul ce travail pourra assurer les conditions de sa continuité, grâce à son adaptation à la réalité. Voici une tentative de synthèse des remarques, demandes, suggestions… glanées ces derniers mois dans nos réunions, meetings et autres banquets.

Critique de la forme

On nous reproche souvent, de l’extérieur, la dimension carnavalesque de nos manifestations, la fréquence de nos banquets, l’usage excessif de caricatures et de slogans simplistes. Au sein même du monde laïque, cette critique de la forme est parfois invoquée pour justifier des réserves ou des abstentions. La réponse à ces reproches est simple. Il faut distinguer deux choses.

D’une part le débat public, la controverse, dans le cadre desquels on affronte face-à-face un adversaire. Évidemment la politesse et la courtoisie s’imposent. André Lorulot, qui fut le principal militant anticlérical du début du siècle à sa mort en 1963, était connu pour son intransigeance. Mais ce pourfendeur du cléricalisme se refusait à être insultant dans une relation personnelle et respectait ses adversaires lors des nombreux débats contradictoires auxquels il participait [4]. Les rustres comme Léo Taxil ou Pierre Bergé desservent la cause qu’ils prétendent défendre. La correction du débat cautionne sa qualité.

D’autre part, il faut bien voir que chaque courant d’idées est plus ou moins lié à un style. L’anticléricalisme est incontestablement un art populaire. On l’oublie trop souvent : c’est bel et bien le Carnaval qui fut il y a des siècles la première « manifestation de masse » anticléricale. Qu’est-ce que le Carnaval ? En partie héritier des fêtes grecques de Dionysos (Bacchus en latin), le Carnaval « n’a pas cessé d’être condamné comme une manifestation païenne, comme une œuvre de Satan » [5].

Sa répression, intermittente, devient systématique après le Concile de Trente (XVIIe siècle). Mais, très populaire, le Carnaval perdure, et les protestants verront dans le relatif laisser-faire des catholiques une preuve de leur dépravation. Malgré l’interdit clérical, le Carnaval a fini par se fixer au début du carême précédant Pâques [6]. Le Carnaval est l’expression même de la protestation joyeuse contre les interdits imposés par le christianisme.

De même, au-delà des classiques banquets républicains [7], le banquet spécifiquement anticlérical annuel est le fameux banquet gras du « vendredi dit saint » [8]. Depuis le premier en date (1868) qui réunissait Sainte-Beuve, Renan, Flaubert, About, Taine…, cette tradition s’est maintenue et connaît un renouveau certain. En mars 1997, 6 000 personnes se sont retrouvées à travers la France lors de 80 banquets, pour la plupart organisés par des fédérations et des groupes de libres penseurs.

La caricature, la satire, la parodie, telles qu’elles s’expriment dans « Charlie hebdo » ou « La Calotte » sont des genres légitimes qui ont acquis leurs lettres de noblesse dès avant la Révolution française. On peut même parler de patrimoine culturel [9]. Quand aux slogans, de tous bords, c’est dans leur nature d’être simple. Leur force réside dans leur capacité à résumer, à fixer une position ou même un programme. Toutes les traditions de l’anticléricalisme populaire sont à relever. L’usage de pseudonymes comiques ou provocateurs en fait partie. L’auteur de ces lignes a lui-même repris celui de « Lucifer » utilisé par Aristide Lapeyre en son temps [10].

L’art populaire anticlérical est donc à défendre et à illustrer, avec si possible du talent, avec en tout cas de la joyeuse humeur. La critique de la forme prise par l’anticléricalisme au cour des siècles est une critique de son caractère populaire. Elle n’est pas recevable. De façon plus profonde, la vraie question réside dans le rapport de la forme et du fond. Certains d’entre nous ont notamment reproché aux médias de ne voir que celle-ci et pas celle-là. Ce n’est sans doute pas toujours faux, mais nous devons nous poser honnêtement la question : notre capacité à constituer un fond théorique a-t-elle été suffisante ?

Cette insuffisance n’a-t-elle pas immanquablement amené la forme à supplanter le fond ? Une forme vide de sens n’est plus qu’un fétiche. Il existe un fétichisme anticlérical, une attitude qui consiste à prendre systématiquement le contre-pied de tout ce qui est catholique, réduisant même parfois tout le catholicisme aux actes et déclarations du Pape, la simple vue de celui-ci mettant certains en fureur. Les derniers émules de l’oncle Sosthène sont les premiers obstacles à un travail critique et constructeur de l’anticléricalisme sur lui-même.

Critique du fond

Lors des réunions préparatoires des manifestations de septembre 1996, plusieurs acteurs du mouvement anticlérical ont souligné la nécessité d’une réflexion sur les thèmes induits par la commémoration en cours. Il fallait établir une bibliographie, faire un inventaire des diverses thèses sur la fin de l’antiquité, le rôle des chrétiens, les perceptions du Moyen Âge, la notion de royauté sacrée… que dire du gallicanisme ? Qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est devenue la fête républicaine ? Quel est le rôle et la nature des mythes ?

De plus, une manifestation spécifique dans un lieu bien choisi était nécessaire pour marquer notre jugement de valeur négatif sur le choix de Clovis : « Déposer les colliers », acte symbolique par lequel il renonçait aux us et coutumes païens. Ces rites et ces récits mythiques archaïques présentaient au moins l’avantage de ne comporter ni dogme ni cléricalisme, ni guerre sainte. Nous n’avons pas su mobiliser les énergies suffisantes pour passer en revue toutes ces questions historiques et politiques, ni pour signifier notre jugement de valeur sur le choix de Clovis [11].

Aujourd’hui encore, mis à part l’analyse des conditions financières et politiques de l’organisation des douzièmes Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) faite par Thierry Meyssan, président du réseau Voltaire, nous retrouvons les mêmes lacunes. Font défaut l’examen des notables différences avec la commémoration de Clovis, de la littérature générée par les JMJ [12], de leur rôle d’étape dans la préparation du jubilé de l’an 2000, des opinions philosophiques ou religieuses des « jeunes »… [13]

Il convient de nuancer ce constat général de manque de recul, d’argumentaire solide, de textes de fond… L’anticléricalisme a d’une part des lacunes importantes, qu’il faut combler, et des limites naturelles justifiées, qu’il faut percevoir. Notre lacune principale est bien le manque d’analyse théorique. Nous vivons sur un acquis du XIXe siècle qui relève parfois du fétichisme, parfois d’une peur inavouée de la confrontation. Cette insuffisance majeure se traduit par la « diabolisation » du catholicisme : celui-ci est encore trop souvent considéré comme notre adversaire unique et absolu. Une évolution est toutefois perceptible.

Un adversaire unique ? Le face-à-face entre catholiques conservateurs et républicains (appuyés par les confessions minoritaires : protestantisme et judaïsme) du début du siècle a fait place à une situation nouvelle. Le catholicisme s’est diversifié et s’est rapproché du protestantisme à travers l’œcuménisme, le judaïsme est le lieu d’une étonnante réaffirmation communautaire et l’islam est devenu, en effectif, la deuxième religion de France. Parallèlement à la progression de l’indifférence et de l’individualisme, on constate l’émergence de quatre ou cinq pôles religieux identitaires forts dotés de réseaux très actifs. La condamnation à mort de Salman Rushdie en février 1989 et les affaires du voile islamique rendues publiques à partir d’octobre de la même année marquent le début d’un renversement de perspective chez les anticléricaux : toutes les religions monothéistes sont désormais soumises à la question.

Un adversaire absolu ? Pour construire une critique efficace, il faut être capable de se mettre à la place de son adversaire. Les catholiques ne se conçoivent évidemment pas eux-mêmes comme des gens bornés et malfaisants. Une religion est ainsi un fait sociologique, un mode de vie : une culture, une relation entre personnes : une fraternité, qu’il faut distinguer des dogmes et du cléricalisme que nous rejetons catégoriquement. Sans cette réalité sociologique, le catholicisme n’aurait pas duré bien longtemps. Il convient donc de l’étudier [14].

D’autre part, outre la menace d’une « sainte alliance » de tous les monothéismes contre un humanisme laïque accusé d’être païen, il faut relativiser le cléricalisme catholique, aussi inadmissible soit-il. Il existe aujourd’hui un cléricalisme bien plus puisant, un cléricalisme qui ne dit pas son nom, mais que Jean-François Kahn a bien défini par le terme de « pensée unique ». Cette hégémonie intellectuelle médiatique accompagne le triomphe quasi-mondial du capitalisme. Ce cléricalisme est d’autant plus difficile à combattre qu’il se pare des couleurs du « libéralisme ».

Enfin, il ne faut pas demander à l’anticléricalisme plus qu’il ne peut offrir. L’anticléricalisme a des limites qu’il faut clairement percevoir. Ce sont ces limites qui le définissent et lui donnent toute sa valeur. L’anticléricalisme n’est ni une philosophie ni une raison de vivre. Il est une critique, politique et culturelle, négative par essence. Il s’exprime dans des écrits de circonstance, alimentés par les actes de l’adversaire. Il est nécessaire, mais loin d’être suffisant. Il est comparable à l’athéisme qui, sur le plan philosophique, est une simple réponse, négative, à l’affirmation de l’existence d’un dieu personnel révélé. On ne doit pas confondre l’anticléricalisme, politique et culturel, ou l’athéisme, philosophique, avec la laïcité. La laïcité, dans sa plus grande extension, est une véritable civilisation née dans la Grèce antique.

Pour rénover l’anticléricalisme sous toutes ses formes, il nous faut le refonder en le redéployant face à tous les monothéismes et au-delà face à la subtile mais efficace « pensée unique ». Dans un premier temps, antimonothéiste, une « bibliothèque anticléricale » moderne [15] pourrait nous servir de base pour amorcer ce vaste programme.

Charles Conte


[1« Mon oncle Sosthène », in Contes et nouvelles, Guy de Maupassant, Gallimard. La pléiade.

[2Les activités de Léo Taxil (1854-1907) sont replacées dans le contexte de l’époque par Jacqueline Lalouette dans son ouvrage La Libre Pensée en France 1848-1940, Ed. Albin Michel, qui s’est imposé comme une référence indispensable.

[3« Anticléricalisme. Un bilan des manifestations de septembre 1996 », Le Monde libertaire du 5 au 11 juin 1997, n° 1087.

[4Plusieurs de ces débats, souvent animés, furent reproduits dans la revue fondée par Lorulot en 1911, L’Idée libre.

[5Michel Feuillet, Le Carnaval, Ed. Cerf, coll. Bref.

[6Jacques Heers, Fêtes et carnavals, Hachette pluriel.

[7« Les usages politiques des fêtes aux XIX-XXe siècle », Actes de colloque. Publications de la Sorbonne.

[8« Dossier : des banquets contre les interdits religieux », La Raison n° 419, mars 1997 ventose-germinal 205.

[9Héritière d’une longue tradition de dérision remontant au moins aux dessins anti-protestants du XVIe siècle, la caricature explose entre 1789 et 1792. Antoine de Baeque dans La Révolution à travers la caricature (Presses du CNRS) présente quelques unes des 600 caricatures conservées, une bonne partie étant anticléricales.

[10« Salut à Aristide Lapeyre », Le Monde libertaire de mai-juin 1995, n° 1000.

[11Les articles sur le mythe de Clovis furent assez nombreux mais plutôt minces. Le meilleur fut celui de Bernard Lemaire « Année Clovis. Quand cessera-t-on de faire de notre histoire une “histoire sainte” ? », Les Cahiers rationalistes sept-oct. 1996, n° 508. La revue des franc-maçons du Grand Orient de France, Humanisme, a publié un remarquable dossier : « L’histoire : mythes et manipulations » en octobre 1996.

[12Le plus intéressant a été publié aux Éditions du Cerf : Bénédicte Dubois. Les JMJ. 1987-1997, et, élaborés par la Commission pédagogique des JMJ : « Se préparer aux JMJ » ; « Visages de France, témoins de sainteté » auxquels il faut ajouter le n° 232 de Lumière et Vie : « Mutation de la jeunesse étudiante et hésitation à l’égard du christianisme ».

[13La tradition de « contre-manifestation » s’est conservée depuis l’Anti-concile de Naples en 1869 face au premier Concile du Vatican. La Libre Pensée distingue cette fois judicieusement la critique du financement direct ou indirect, avec des manifestations devant chaque préfecture le 23 août, et l’affirmation de l’humanisme laïque avec un meeting européen le 24 août.

[14L’auteur de cet article l’a tenté dans un texte publié par la revue Esprit, juin 1997, « Le temps des religions sans Dieu », p. 202-208.

[15On trouvera une proposition de « bibliothèque anticléricale » dans le supplément de ce Hors-série du Monde libertaire.


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