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Mouvement des chômeurs à Lyon

Chronologie d’une lutte

Le jeudi 29 janvier 1998.

Si dans la trentaine de villes où les chômeurs sont rentrés en action le mouvement a démarré autour des fêtes de fin d’année, à Lyon ce n’est que tardivement que la lutte des chômeurs se mit en marche.

Tout commence réellement le vendredi 9 janvier lorsqu’une centaine de personnes investissent une ancienne agence ANPE, propriété du Crédit lyonnais, en plein centre ville. La paternité de cette action revient essentiellement au comité chômeurs de la CGT et à AC ! Ces deux organisations avaient d’ailleurs appelé à un rassemblement deux jours plus tôt afin de profiter de la dynamique nationale de lutte des chômeurs pour essayer d’impulser un début de mouvement sur Lyon. Néanmoins l’occupation de l’ANPE va fournir le cadre à un début d’auto-organisation des chômeurs, dépassant très rapidement les limites et les directions qu’AC ! et la CGT s’étaient attribuées, et aboutissant à la création d’un collectif d’action des chômeurs. Un phénomène qui est de plus renforcé par l’implication dans le mouvement, dès le premier jour de l’occupation, de nombreux militants libertaires, inorganisés, membres de la CNT ou de la Fédération anarchiste.

De la maison de la solidarité aux premières manifestations

L’occupation, jour et nuit, de l’ANPE s’organise rapidement. Une ou deux assemblées générales (AG), une le matin et l’autre le soir, rythment le quotidien. L’une des premières mesures prises est de rebaptiser le lieu « maison de la solidarité ». Des tracts sont alors réalisés informant la population de cette action et surtout incitant les chômeurs mais aussi les salariés de l’agglomération à passer à la « maison de la solidarité » afin de se rencontrer, discuter et rejoindre le mouvement. L’AG du soir regroupe vite en permanence plus d’une centaine de personnes venues de divers horizons, chômeurs, précaires, salariés, étudiants, militants ou non. C’est un véritable forum de discussions, rencontres et échanges qui se met en place, où les premiers temps l’aspect « chaotique » des prises de paroles, le bouillonnement des interventions et des comportements individuels, souvent « tripaux » et attachés à décrire des parcours et des situations individuels, désarçonnent les professionnels de l’encadrement des mouvements sociaux.

Tous ceux qui ont alors rompu l’isolement du chômage découvrent la convergence des situations, des galères vécues au quotidien, mais aussi les intérêts communs et le poids de la force collective même si l’apprentissage de la prise de parole en public, de l’écoute des autres, de l’élaboration collective et de la responsabilisation n’est pas une mince affaire. Durant plus d’une semaine, ce sont plusieurs centaines de personnes qui franchiront la porte, pour un moment, quelques heures, une nuit ou jusqu’à l’évacuation brutale par les forces de l’ordre de cette « maison de la solidarité ».

En attendant, avec cette occupation, les conditions de la popularisation de la lutte des chômeurs étaient réunis sur Lyon. Après avoir pris les locaux, on pouvait prendre la rue. Rien n’est à eux, tout est à nous… La première manifestation lyonnaise a lieu lors de la journée d’action du mardi 13 janvier. C’est près de 3 000 personnes qui défilent pendant deux heures de la Bourse du travail à la chambre de commerce et d’industrie après être passés devant « la maison de la solidarité ». Moment fort d’émotions puisqu’un petit groupe de chômeurs barricadés pour maintenir l’occupation durant la manif acclamait chaque cortège qui passait et vice versa. Le lendemain, une nouvelle banderole avec « partageons les richesses pas la misère » ornait la façade de la maison de la solidarité, reprenant alors le slogan inscrit en tête du cortège F.A. de la veille.

Une journée « marathon » contre le fascisme et la misère

Samedi 17 janvier, nouvelle journée d’action. Fort de la réussite de la manifestation du mardi, le mouvement lyonnais est de la danse. Mais localement la situation se révèle plus complexe qu’il n’y parait. Ce même jour a lieu à Lyon une réunion nationale du Front national, réunissant plus de 2 000 délégués sous les auspices de Le Pen en personne. Depuis quelques semaines une manifestation était prévue contre ce rassemblement de la haine. Le dilemme est alors le suivant : tomber dans le ridicule de deux manifestations séparées ? Privilégier le mouvement des chômeurs ? Réussir à unifier les deux manifestations ? L’AG de préparation fut alors fort houleuse, tant certains tenaient à faire de la mobilisation anti-F.N. une priorité. Ce fut une vision défendue par la plupart des militants d’organisations de gauche et surtout par Ras l’front qui tenait ce jour là, à Lyon aussi, son congrès national [voir la déclaration de la FA en page 4 de ce numéro — N.D.L.R.]. Finalement il fut adopté l’idée d’une double manif en continu. L’idée était de partir du centre ville en passant néanmoins devant la maison de la solidarité sur des mots d’ordre anti-F.N. jusqu’à la Bourse du travail. Puis, après quelques prises de paroles, de repartir en direction de la maison de la solidarité, cette fois-ci dans le cadre du mouvement des chômeurs. Sur ce schéma, c’est plus de 5 000 personnes qui descendirent dans la rue contre le fascisme et en solidarité avec les chômeurs. Un cortège du collectif de chômeurs avait d’ailleurs pris place dans cette première partie de manifestation afin d’affirmer pour beaucoup d’entre eux leur refus des discours populistes, nationalistes et racistes comme solution au chômage. Le cortège de la FA, regroupant jusqu’à près de 400 personnes, fit lui aussi forte impression par son importance et son dynamisme. Cette journée avait une forte importance pour nous, car hormis le fait qu’elle se déroulait dans un contexte de luttes sociales, il y avait presque un an (le 16 février 1997) que notre librairie, « la plume noire », avait été incendiée par les fascistes, et le soir même de cette manifestation avait lieu le pot d’inauguration de la librairie enfin remise en état. C’est d’ailleurs plus de 200 personnes qui sont passées visiter les nouveaux locaux, apporter leur sympathie et terminer de façon conviviale, jusqu’à tard dans la nuit, cette journée fort agitée.

La répression rentre en scène

Le lundi 19 janvier une nouvelle semaine commence et dès 6 heures du matin la lutte prend un nouveau visage avec l’évacuation de la maison de la solidarité par les forces de l’ordre. Il en est alors fini de ce lieu central et névralgique de la lutte des chômeurs sur Lyon. De l’avis de tous le mouvement doit continuer et une réaction se prépare. À 14 heures, environ 200 personnes se retrouvent à la Bourse du travail. Signe de l’influence libertaire qui s’est imposée au cours de la lutte, c’est aux sons de « Qui sème la misère, récolte la colère » et « rien n’est à eux, tout est à nous… » qu’on se met en route pour une nouvelle action. Quelques stations de métro plus loin, une approche dans la discrétion et ce sont les bâtiments du GIL (Groupe interprofessionnel lyonnais) qui sont pris d’assaut. Nous serons expulsés au bout de quatre heures par les flics venus au secours de ces bons patrons indignés par notre présence dans leurs luxueux locaux.

Après cette évacuation, le mouvement semble alors se chercher une nouvelle dynamique. La fatigue commence à se faire sentir ainsi que la nécessité d’inscrire la lutte dans le long terme et donc de définir des moyens adéquats d’organisation. Devant un certain vide, AC ! et la CGT reprennent du poids dans la direction du mouvement et prônent l’idée de suspendre les occupations et de s’en tenir à des actions « coup de poings ». La grogne est alors profonde chez de nombreux chômeurs. La manifestation de mercredi 21 janvier est un semi-échec. À peine un millier de personnes, un parcours en périphérie de la ville digne d’un enterrement du mouvement qui peut susciter de nombreuses questions à l’égard des « associations représentatives » responsables d’un tel choix.

En attendant la manifestation nationale du mardi 27 janvier, jeudi 22, une cinquantaine de chômeurs sont allés occuper les locaux de l’IEP (Institut d’Études Politiques) de l’université Lyon II à l’occasion d’une AG des collectifs de facs [1]. Une occupation qui s’est déroulée avec le concours de nombreux étudiants et personnels de cette université qui se sont d’ailleurs mobilisés en solidarité avec les chômeurs dès la première semaine du mouvement (voir encadré ci-contre).

On peut alors se demander quelles sont les motivations de la CGT, d’AC ! et de nombreuses autres organisations de gauche autour de cette manifestation du 27 janvier. N’est-il pas alors question d’en finir avec le mouvement des chômeurs tout en lui donnant l’illusion d’un aboutissement avec la question des 35 heures ? À deux mois des élections régionales, la gauche plurielle ne peut se permettre de laisser se développer un mouvement social porteur de troubles pour l’ordre public et qui peut se développer en autonomie par rapport à la représentation politique. Même ses relais associatifs et syndicaux les plus remuants le savent et en sont conscients. L’astuce est alors de renverser la logique de la solidarité. Plutôt que d’amplifier le mouvement des chômeurs en appelant les salariés à les soutenir dans leurs revendications, par exemple par une journée de grève permettant une action commune, c’est en fait les chômeurs qui sont appelés à soutenir les salariés dans leur lutte pour les 35 heures, ce qui soit disant réglerait à terme le problème des chômeurs. Cette stratégie a aussi l’avantage de reconstruire l’unité derrière la majorité au pouvoir, porteuse de ce projet, face à un patronat hostile, de façade, aux 35 heures. Militants anarchistes, nous savons que le projet Jospin sur les 35 heures ne réglera en rien la question du chômage, de la misère et des inégalités. Ce n’est qu’une mesure d’adaptation de plus à la mondialisation du capitalisme et à sa gestion de la main d’œuvre [2].

Le mouvement des chômeurs a brisé l’isolement de nombreux individus. Il a enfin mis des noms et des visages sur des chiffres, sur ces millions de chômeurs qui étaient devenus une constante des médias et du paysage économique. Si c’est bien dans les périodes de lutte que les idées se diffusent le mieux, que les consciences et les radicalités se forgent, on peut espérer que ce mouvement est porteur d’espoir pour les luttes futures. Que de nombreux chômeurs ont pris conscience que la fatalité n’existe pas, que collectivement nous pouvons changer les choses et que seule l’auto-organisation de nos luttes peut forger un autre futur.

Nous n’aurons que ce que nous prendrons !

David
groupe Durruti (Lyon)


P.S. : Finalement l’occupation de l’IEP s’est terminée le samedi 24 janvier en fin de matinée.


[1Finalement l’occupation de l’IEP s’est terminée le samedi 24 janvier en fin de matinée.

[2Voir à ce propos l’article « Contre le projet Jospin » dans le ML n°1105.


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