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Retraites (4)

A-t-on le droit de vivre ?

face à la dictature de l’argent
Le jeudi 23 janvier 2003.

La transformation du régime de retraite par répartition en retraite par capitalisation chemine insidieusement. Si le patronat veut privatiser les retraites, ce n’est pas pour l’intérêt des salariés, mais pour disposer de capitaux pour la guerre du marché, occuper une place dominante pour mieux exploiter. Avec la répartition, les cotisations sont aussitôt dépensées en retraite. L’argent n’a pas le temps d’être un capital générant de la plus-value. Dans leur idée fixe, les capitalistes veulent s’accaparer cet argent pour en tirer du profit sans se soucier des conséquences. La gauche, comme d’habitude, avance une politique de droite masquée sous le vocable d’épargne salariale. La droite joue la prudence, vu le mauvais contexte boursier, et parle de Préfon. Mais il s’agit en fait de fonds de pension, ce qui pose plusieurs problèmes. Dont le plus crucial, la retraite par capitalisation, n’offre aucune assurance de ressources pour l’avenir et peut être ruinée d’un coup.

Dans un premier temps, cela viendrait en plus. Or il y a déjà les retraites complémentaires ou la capitalisation par Sicav et assurance-vie. À vrai dire, le fonds de pension contredit la retraite par répartition et viendra la remplacer. Le fonds de pension est un capital financier comme source de revenus par obligations ou par actions. Pour cela, l’entreprise, le capital productif, doit accroître la productivité et baisser les salaires afin de payer les intérêts du capital financier. Mais cela s’oppose à l’embauche, diminue le pouvoir d’achat du salarié et, donc, la consommation, et, par contre-coup, diminue la demande de production et la croissance.

À titre indicatif, il faudra accumuler 150 000 euros (un million de francs) de capital et le placer à un taux d’intérêt de 10 % pour toucher 15 000 euros annuels, 1 250 euros mensuels, soit 8 200 Francs par mois (la retraite moyenne en France est de 1 126 euros brut, soit 8 042 Francs par mois). Une vie de privation et les bas salaires n’y arriveront jamais. Par ailleurs, l’argent accumulé n’est pas dépensé, d’où baisse de consommation et de production, chute de croissance qui ne peut plus payer les intérêts du capital.

C’est une des contradictions du capitalisme. Le capital financier ruine le capital productif dont il se nourrit, et se ruine par là même (et pas seulement par des faillites frauduleuses. Le sensationnel ne doit pas masquer l’analyse de fond).

La baisse des salaires et de l’emploi diminue les recettes de la retraite par répartition, et le budget des services publics, prétexte à la privatisation. Ainsi, la retraite par capitalisation met en difficulté la retraite par répartition. Et quelle retraite pour les chômeurs et les bas salaires ?

On prépare dans le même temps les esprits à une augmentation de la durée des cotisations par une augmentation de l’âge de la retraite. Ce qui aggravera le chômage et diminuera la consommation et la production, donc l’emploi. On organise ainsi sans remords l’exclusion d’une partie de la population qui n’aura que la misère comme destin. Paradoxe du capitalisme : plus il y a de chômage, moins la production peut être achetée et donc diminue, et l’emploi avec. Plus il y a de chômage, moins il y a d’emploi. Le chômage crée le chômage.

Il s’agit de la conception libérale du capitalisme : augmenter la productivité et réduire les salaires pour baisser les coûts de production, être moins cher et plus compétitif sans toucher aux profits, pour la guerre de concurrence sur le marché. Mais l’emploi créé ici est du chômage ailleurs et aggrave la crise. Reste toujours une différence, due au profit, entre prix de vente du produit et salaire versé, qui empêche toute la production d’être achetée.

Le produit intérieur brut de la France a augmenté de 70 % en dix ans, la masse salariale de 40 %, les profits de 500 %. 30 % du PIB sont allés des salaires aux profits qui, fixés par le capital, manquent à l’échange. Les 70 % de richesses en plus ne peuvent être achetés par les 40 % de salaires, restent 30 %, d’où surproduction — chômage, cercle vicieux de la crise.

C’est l’inverse qu’il faudrait faire. Supprimer le profit et accroître la masse salariale, en diminuant le temps de travail et en abaissant l’âge de la retraite pour embaucher les chômeurs, afin de soutenir la production par la consommation. Outre la relance de l’économie, cela donne à tous les moyens de vivre et une place dans la société. Cette politique a pour effet d’augmenter les cotisations retraite, sécurité sociale et le budget des services publics, rendant possible leur fonctionnement, même avec le vieillissement de la population. Cela s’inscrit dans la lutte du travail contre le capital.

Reculer l’âge de la retraite à 65 ans, ou passer à 45 annuités de cotisation, augmentera le chômage et ne réglera rien sur le fond. Mais un chômeur au RMI coûte moins cher qu’un retraité, et encore moins que s’il avait un emploi. Augmenter les cotisations ou réduire le taux de pension est injuste et diminuera la consommation, donc la production et l’emploi qui paie les cotisations.

Dire qu’il n’y a pas d’argent pour les retraites est une mystification. Les trois plus grosses fortunes sont supérieures aux revenus des 48 pays les plus pauvres. Les 225 personnes les plus riches du monde ont plus d’argent que 45 % de la population mondiale. L’argent et les richesses sont accaparés par quelques-uns tandis que la majorité s’appauvrit. Mais ce n’est pas dit par les politiques ni par les médias, pour ne pas remettre en cause le système qui génère ça.

Le prétexte du vieillissement de la population est une falsification. Outre que le régime par capitalisation serait confronté au même problème, c’est une abstraction chiffrée et parcellaire, éludant le contexte où elle se situe, qui prétend que moins d’actifs ne pourront pas payer pour plus d’inactifs. On parle de l’effet et non de la cause. Or c’est le profit qui réduit la masse salariale qui finance les retraites, ce qui sera aggravé par la capitalisation. Il faut favoriser le revenu du travail et non celui du capital. Le raisonnement par l’argent est faussé et ne reflète pas la réalité. En termes d’économie réelle, les gains de productivité, la mécanisation et l’automation, diminuent le nombre d’actifs nécessaires pour produire suffisamment pour tous. Ça, c’est la réalité. Moins d’actifs peuvent produire pour plus d’inactifs. Le problème est la distribution à laquelle s’oppose le profit.

Les arguments pour la capitalisation sont fallacieux

- Garder en France le capital des entreprises n’a pas de sens dans une économie mondialisée, et rien n’empêche un fonds de pension d’investir à l’étranger si les revenus sont supérieurs.

- La participation est un leurre. On ne demande pas aux travailleurs leur avis pour décider.

- Le salarié-actionnaire est un paradoxe. En tant qu’actionnaire, il s’exploite lui-même en tant que salarié, voire se licencie pour accroître son bénéfice. Par ailleurs, cela brise les liens de solidarité entre salariés.

- Cela permet à l’entreprise de bloquer les salaires en échange d’une participation aux résultats, et donc de faire payer aux salariés les baisses de marché ou de Bourse. De plus, cela est proportionnel au salaire et aggrave les inégalités.

- On en escompte une motivation du salarié, comme si l’aspect pécuniaire était le seul plaisir et la seule motivation dans la vie. On oublie que la course au profit dégrade les conditions de travail, retentit sur la vie privée par la flexibilité et la précarité, détourne le sens des activités qui ne sont plus conçues pour leur utilité mais pour l’argent.

- Le prétexte à l’investissement est une tromperie. Le capital n’investit que dans le profit immédiat et la guerre de concurrence, qui aggravent la crise, et non dans un nouveau capital productif à long terme, créateur d’emplois et de salaires, qui relancerait l’économie sans pour autant produire inutile ou nuisible pour faire du profit. Or l’investissement, s’il est utile, peut être public et à tous, puisque prélevé sur les salaires. Ce qui suppose une démocratisation de l’économie pour assurer à tous l’accès au progrès.

Comme les privatisations, la retraite par capitalisation s’inscrit dans la politique générale du capitalisme qui veut tout dominer. C’est une vision économique et idéologique de la société et de l’existence. Par les politiciens, les économistes, les journalistes, certaines bureaucraties syndicales, les esprits sont colonisés par cette conception de la vie, tandis que les explications sont tronquées, parcellaires et partisanes. Le conjoncturel remplace l’analyse de fond. Mystification, rien n’est dit sur le fonctionnement du système.

L’imposture capitaliste nous fait croire qu’il n’y a pas assez d’argent pour payer les retraites, la sécurité sociale et les services publics. Cela est faux. Nous produisons six fois plus de richesses qu’en 1950 (chiffre de l’Onu). Tout le monde aurait dû être plus riche. Mais les richesses sont accaparées par le profit qui vient grossir le capital, tandis qu’il y a de plus en plus de pauvres. On organise la misère en phase de surproduction.

La retraite par capitalisation ne donne aucune garantie de revenus pour l’avenir. Un revers de marché ou de la Bourse, et c’est une vie de travail ruinée, et la perte de revenus pour ses vieux jours. Il faudra gâcher son existence à scruter la Bourse, ce jeu pervers, pour vérifier si on conservera des moyens de vivre. Se perdront la solidarité et la tranquillité. Or on a le droit de vivre ses vieux jours sans l’angoisse du lendemain.

Dans l’immédiat, la retraite par répartition doit être maintenue avec son esprit de solidarité en introduisant la justice sociale qui lui manque, et rompre avec l’égoïsme capitaliste qui veut toujours plus au détriment de l’autre. La retraite par répartition est souhaitable et possible par un changement de politique économique. Notre vie n’est pas à vendre ni une source de profit. On a les moyens économiques, technologiques et culturels de produire assez de richesses de qualité pour tous. L’économie doit être définie pour répondre aux besoins des gens et non pour le profit. C’est un choix de société.

Il n’y a pas de contradiction entre la défense syndicale immédiate et légitime des acquis sociaux, et le changement de société sur le fond à long terme.

Abolition du capitalisme

La capitalisation se distingue de l’accumulation. Économiser, c’est accumuler son propre travail. Capitaliser, c’est vouloir plus que l’accumulation, en particulier en exploitant le travail d’un autre. Le toujours plus devient le seul but.

Refuser les retraites par capitalisation, c’est refuser la logique du capitalisme. C’est sortir de la mystification du monde marchand qui fait croire que le capital crée la richesse alors que c’est l’être humain, son idéologie réifiante où même la vie aurait un prix et où l’argent rapporterait de l’argent hors de tout réel.

Le capitalisme est une aberration. Du fait du profit, le prix de vente est supérieur aux revenus qui ne peuvent plus acheter toute la marchandise. Le profit accaparé pour grossir le capital manque à l’échange. D’où surproduction-chômage, cercle vicieux de la crise. Paradoxe pervers, la pénurie s’instaure en phase d’abondance.

La guerre de concurrence, la privatisation avec restructuration, les antagonismes d’intérêt entre capital productif, commercial et financier, sont des contradictions internes au système et ne font qu’aggraver la crise.

Le capital doit s’investir dans un nouveau marché, nouvelle marchandise réelle ou imaginaire, créateur d’emploi et donc de revenus pour relancer l’échange. Mais c’est pour encore plus de plus-value, de capital, nouvelle crise, nouveau marché, et ce sans fin. C’est le produire — consommer toujours plus, y compris l’inutile et le nuisible, avec ses désastres écologiques. Le capital n’a d’autre but que le capital.

La critique économique du capitalisme doit se prolonger dans ses implications politiques, idéologiques et psychologiques. La perversion des activités et des pensées, tournées vers le profit et non vers l’être humain, se double de la schizophrénie du capital-argent, pure abstraction dissociée du réel. Cela implique une rupture radicale avec le capitalisme.

De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins

C’est la formule générale du socialisme. Le travail humain est de moins en moins nécessaire pour produire de plus en plus de richesses. On peut diminuer le temps de travail et assurer à tous une vie décente, malgré le vieillissement de la population et la baisse de natalité souhaitable, la planète ne pouvant subvenir à une démographie trop importante.

Il s’agit de définir l’économie pour répondre aux besoins et non pour le profit qui s’oppose à la distribution. Il faut supprimer le travail inutile et nuisible, repenser le progrès et l’utilisation de la mécanisation-automation, respecter l’écologie. En économie réelle, c’est possible.

Par l’autogestion de la production et de la distribution, le partage du travail et des richesses donne une place à tout le monde. L’autogestion est la forme, le socialisme le contenu. « L’égalité n’est pas l’uniformité » (Bakounine).

Nous n’avons pas les mêmes capacités, les mêmes besoins ni les mêmes désirs. Il n’y a pas à comparer ni à hiérarchiser. Les différences ont le même droit d’avoir, dans les faits, les moyens de s’exprimer. Ce qui suppose la fin de toute valeur de référence, notamment l’argent.

Pas de socialisme sans liberté

La révolution sociale et économique nécessite la liberté politique de la démocratie directe à la base, de la libre association des individus entre eux. L’être humain n’est pas fait que de travail et de biens matériels. La commune libertaire et son fédéralisme en sont le cadre qui coordonne l’individu et la société. Le social ne s’oppose pas à l’individu, il lui est complémentaire.

Il y a à articuler revendications immédiates et projet à long terme. Une culture symbolique est à créer, une autre représentation du monde pour une autre signification de l’existence.

Jean Monjot





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