[Archives du Monde libertaire] • ArchivesArticles du Monde libertaire en ligneIndexationSommairesAuteur·trice·sAdministrationSite du Monde libertaire

L’Ile aux chiens

juillet 2003.

À la mémoire de René Clarac



Tristan Moreau resta un long moment sur la terrasse à humer les effluves végétales qui montaient de la terre.

La nuit libérait des parfums capiteux.

Il avait retrouvé la chaleur lourde dès sa sortie de l’aéroport du Lamentin. L’enseigne lumineuse indiquait : 29 °C. Dans le taxi qui l’avait conduit à cet hôtel de Fort-de-France, il s’était ouvert tout entier au parfum de la Caraïbe, cette touffeur, cette moiteur, avec le fond musical des grenouilles.

Il avait simplement dit :

— J’aime beaucoup.

Et maintenant, face à la Savane, il buvait lentement un whisky glacé.

Tristan avait quitté l’île à l’âge de dix-sept ans. Il avait noté dans son carnet : « Partir, aller, quitter cette chaleur, cette moiteur où l’on s’enlise, se débat, où l’on s’enfonce dans la démission, le moindre faire, le désespoir. Ah, partir ! À n’importe quel prix ! »

Il avait vécu au Venezuela, puis au Pérou. D’abord de petits trafics. Vols de voitures, deal de cocaïne. Belle gueule, du bagout, il ne prenait rien au sérieux. La jeunesse ne se pose pas de problèmes : la vie est devant. Les filles aimaient son côté sportif de plage, le corps sec, nerveux. De plus, doté d’une force incroyable.

L’argent filait. Le milieu lui fit comprendre qu’il n’irait pas loin comme ça, Tristan rentra dans le rang. Devint homme de main d’un souteneur, et fit régner l’ordre parmi les filles qu’il recrutait, surveillait et punissait.

Une fois, cependant, il réussit à échapper à cet engrenage : avec Denise, une théâtreuse, qui l’entraîna à Quillabamba, au sud de Cusco. Dans la forêt. Ils prirent distance avec la société. Se séparant du superflu de la ville. S’installant en dehors. Vivant dans une baraque qu’il avait construite. Parenthèse heureuse, qui tourna au drame quand les gros bras du milieu retrouvèrent sa trace. Tristan et Denise réussirent à leur échapper avec une petite barque sur le fleuve qui conduisait à la frontière avec la Bolivie, hélas, la barque chavira et la jeune femme se noya.

Inconsolable, Tristan reprit une existence vagabonde et solitaire qui le mena au Brésil, dans le Mato Grosso.

Au Brésil, il s’échoua à Jupia, un minuscule village de pêcheurs sur le Rio Panama. Se saoula consciencieusement au Coin des pêcheurs avec du pinga, un méchant alcool de canne. Et, peu à peu, devint un de ces sans-le-sou qui s’enfoncent chaque jour davantage dans un coin paumé, sans espoir d’en sortir, et que les Indiens appellent Blancs cassés.

Pourquoi s’était-il à nouveau lié à la mafia locale ?

Il regarda sur le bord de la Savane une meute de chiens errants qui étaient affalés sous un arbre aux larges feuilles. Ils étaient tous d’une maigreur effroyable. Un grand chien jaune s’excitait sur une petite chienne impassible. Les autres fixaient la scène, accablés devant cette dépense d’énergie.

Tristan Moreau se passa le mouchoir sur le front, la nuque.

— Oh ! toujours chaud, gémit-il

Cette chaleur accablante et continuelle expliquait l’indolence des gens d’ici. Il savait qu’il ne pourrait dormir. Il décida d’aller faire un tour dans la ville. Demain, il irait se réfugier à Saint-Pierre dans la maison de Perle, la vieille servante noire qui l’avait élevé. Là, il serait à l’abri.

Il venait de faire une grosse connerie, et maintenant les tueurs de Don Philippo le recherchaient partout.

Fort-de-France, rues étroites aux maisons basses. Complètement désertes la nuit. Seuls des chiens sans maître qui marchent, marchent, la langue pendante, à la recherche de nourriture. Il se souvenait : les Noirs détestaient les chiens, les battaient, les chassaient. Sous prétexte qu’au temps de l’esclavage les Blancs les lâchaient contre les fugitifs, les nègres marrons, quand ils se sauvaient vers les bois de la Montagne pour échapper au fouet, aux mutilations.

Un jour, enfant, il avait voulu intervenir en faveur d’une chienne noire, efflanquée, qui errait dans la rue, le museau flairant le sol. Elle allait déboucher plus bas sur la rue principale quand elle était tombée nez à nez avec une famille nègre. Le petit à la vue de l’animal poussa un hurlement de frayeur, la chienne fit un bond de surprise, le père la chassa à coup de pied… Il la vit traverser la rue la queue entre les jambes. Tristan avait dans la main un sandwich. Alors il alla à sa recherche. La rejoignit un peu plus loin, lui tendit le repas. Elle l’avait regardé avec de grands yeux étonnés, s’était approchée, avait flairé la nourriture… Mais brusquement, s’était sauvée, craignant un piège.

Tristan avait eu alors un accès de colère incontrôlable.

Il se dirigea vers la Rivière Madame. Passa devant une boutique funéraire dont l’enseigne le fit sourire : « Au coin du deuil ».

Noël approchait. Une vitrine affichait un hymne à Noël, déclinant tout l’alphabet : « Noël est Amour, Noël est Amitié, Noël est Accord. Noël est Bonté, Noël est Beauté, Noël est Bonheur. Noël est Cordialité, Noël est Chanson, Noël est Charité. Noël est Dévotion, Noël est Dévouement, Noël est Don de soi. Noël est Entente, Noël est Espérance, Noël est Échange. Noël est Ferveur, Noël est Famille, Noël est Fête, etc. » Tout y passait : Noël était miracle, nativité, offrande, pardon, recueillement… Mais aussi ivresse, kilo de boudins, orchestre endiablé, table garnie, week-end mouvementé, whisky, xérès, zouk et zeste de citron du ti-punch antillais.

Il eut hâte de retrouver Perle. Sa da. Elle préparait au moment des fêtes des liqueurs aux coloris extravagants. Des punchs aux quénettes, aux cerises, aux pruneaux, aux goyaves, aux fruits de la passion… Sa spécialité était une belle liqueur rose bonbon appelée Alexandra…

Peu avant son départ, elle avait voulu qu’il se marie. Elle avait préparé une mixture qu’elle appelait mabi. Faite avec le bois d’une liane.

— C’est bon pour l’anmou… C’est fait pour ça !

Elle avait éclaté de rire en présentant sa potion d’amour.

La vieille négresse habitait à l’entrée de Saint-Pierre, près de l’Anse Turin, la plage où avait vécu Gauguin. Au lieu-dit Le Trou. Une rue perpendiculaire à la route. La dernière maison avant la mer, une bâtisse aux murs de terre craquelée, bordée de grands cocotiers. Sous la garde de l’énorme masse de la montagne Pelée. Omniprésente et obsédante pour les habitants du nord.

Personne ne viendrait le dénicher là.

Le lendemain matin, Tristan Moreau prit un taxi et suivit la route qui longe la mer jusqu’à Saint-Pierre. Il surveillait l’éblouissante clarté bleue où ciel et mer se confondaient. Il pensa près de Bellefontaine au brusque effondrement de la falaise, un soir vers six heures. La route, complètement recouverte, avait été abandonnée. On n’avait même pas pris la peine de sonder l’éboulis, on avait reconstruit un tronçon à côté. Plus simple. Mais longtemps la rumeur avait couru de gens ensevelis dessous, dans leur voiture. Pourtant aucune disparition n’avait été signalée. France-Antilles avait quand même trouvé une victime en titrant : « Éboulement de la falaise de Bellefontaine, 1 mort. » Un ouvrier, qui partait prendre son poste de nuit à la Centrale électrique, n’avait pas pu passer, la route étant coupée. Alors il était rentré chez lui : sa femme était déjà au lit avec un amant, il l’avait tué. « C’est l’île aux cancans », pensa Tristan. (On surnomme la Martinique, l’île aux fleurs.) « Quelle petite nouvelle as-tu à me raconter aujourd’hui ?

— Aujourd’hui, je n’en ai aucune, mais… »

Tristan devra rester discret. Sûr que le frère de Don Philippo fera fouiller toutes les îles de la Caraïbe pour le retrouver.

Depuis un an, il travaillait pour Don Philippo, un important trafiquant de drogues et d’armes. Il avait retrouvé là une famille, en quelque sorte. Don Philippo faisait régner sa loi sur toute la région, et Tristan était devenu un exécuteur redouté. D’une froideur effrayante, avec de brusques moments de violence. Il s’était retrouvé en ménage avec une jeune tapineuse, Marie-Dominique. Marie-Do. Il avait été chargé de faire un chantage sur sa petite fille. Avait enlevé l’enfant pendant trois semaines afin de la rendre « docile ». Puis, allez savoir, s’était pris de passion pour la gosse et pour la mère !

Bon Dieu, pourquoi s’était-il acharné sur le boss ? Il n’arrivait pas à s’expliquer. Don Philippo avait juste manqué un peu de respect à Marie-Do. Tristan, blême, avait protesté. Don Philippo avait aussitôt sorti son pistolet en rigolant, visé la jeune femme, puis froidement tiré. Il avait simplement dit : « Tu as compris maintenant ? C’est moi qui commande. »

Il y avait eu un flash dans la tête de Tristan.

Quand il avait vu Marie-Do à ses pieds la bouche ouverte, couverte de sang, il s’était jeté sur Don Philippo. Avait frappé à coups de poing, violemment. À la tête, dans le ventre. Très violemment. Il ne se contrôlait plus. Dans un état incroyable d’excitation. Il tapait comme un fou. Il avait renversé le boss sur le lit, s’était juché sur lui les mains autour du cou, avait serré fort. Le boss se débattait. Mais Tristan avait une force inouïe.

Au Carbet, juste avant Saint-Pierre, le taxi se trouva bloqué. Une pelleteuse municipale, avec à son bord un vieil employé aux cheveux blancs, et un car scolaire, où deux gamins sérieux comme des papes montaient la garde, suffisaient pour couper la circulation Et paralyser le nord de l’île. Une grande pancarte, avec des caractères fantaisistes, disait ouvertement leur mécontentement : « Messieurs de la Région, merci d’anéantir l’espoir et l’avenir du Nord-Caraïbe. Nous ne manquerons pas de nous en souvenir. » Tristan abandonna le taxi et continua la route à pied. Il se souvenait que c’était déjà comme ça quand il était enfant. Les têtes s’enflammaient vite et la ville se retrouvait paralysée pour un oui pour un non. Tout était motif à blocage : la libération d’un prisonnier, le licenciement d’un employé, le treizième mois, l’alignement des salaires, le temps de travail… Parfois, on se fâchait à l’intérieur d’un même secteur d’activités, ceux de Fort-de-France contre ceux du Lamentin, de Trinité contre le Nord-Atlantique… Les Blancs dénonçaient la catastrophe pour l’économie de l’île.

Un de ses amis noir lui avait dit :

— J’en ai marre de la France. Je me sens « Amérique ». Je veux m’inscrire dans un lieu naturel qui est la Caraïbe. La Martinique doit se tourner vers ses voisins naturels, ses semblables : la Trinidad, la Dominique… Et les pays d’Amérique, le Canada. Qu’on nous donne une autre chance ! Il est temps de redistribuer les cartes.

À l’époque, Tristan s’en était allé.

Son cœur bondit en apercevant la vieille Perle qui somnolait assise sur une chaise devant sa maison. Elle le regarda avec un étonnement joyeux, et son visage ridé, qui semblait avoir traversé des siècles, s’éclaira.

— Je savais ta venue…

Vite, elle le fit entrer dans sa case pour lui annoncer que deux z’oreilles étaient arrivés ce matin à Saint-Pierre pour le voir.

— Tes amis m’ont dit qu’ils allaient rester en ville en t’attendant, que tu n’allais pas tarder…

— Quoi !

Tristan la regarda stupéfait.

À ce moment, on frappa à la porte.

— Les voilà, dit Perle amusée.

— Ah, merde, je file ! Je t’expliquerai. La petite cour est toujours ouverte sur la plage ?

Toujou.

— Essaie de les retenir un instant dans le salon…

Avant de refermer le vieux portail en bois, il entendit la négresse leur dire :

— Asseyez-vous, Missieu Tristan va venir tout de suite !

Dehors, la clarté aveuglante le frappa. Il était neuf heures, le soleil déjà haut cognait. Il bondit sur le sable noir, où de minuscules crabes jaunes filaient dans tous les sens.

Comment l’avaient-ils retrouvé si vite ? Quand Don Philippo n’avait plus bougé, Tristan était redevenu très calme, comme si rien ne s’était passé. Il avait laissé le cadavre du boss sur le lit, était descendu tranquillement prévenir le chauffeur qui attendait dans la rue que Don Philippo resterait un moment avec Marie-Do.

— Il te demande de me conduire à l’aéroport.

Il avait pris le premier avion en partance, il était descendu à Kingstown. Et le soir même il quittait Saint-Vincent pour la Martinique.

« Qui a pu deviner que j’ai des attaches avec l’île, je n’en ai jamais parlé ? »

Tristan courait de toutes ses forces en longeant la mer gris bleu. Bon Dieu, que l’air était lourd ! Comme s’il avait subitement une tonne sur les épaules. Il n’avait pourtant que quarante-deux ans. « Je manque d’entraînement. »

En passant, devant les premières maisons du quartier du Mouillage, un berger allemand se mit à aboyer, il tirait furieux sur sa chaîne, mais celle-ci était si courte, qu’il ne pouvait faire que des bonds sur place, il s’étranglait de rage.

En se retournant, Tristan aperçut les deux tueurs qui s’élançaient à sa poursuite. Les reconnut. Des coriaces. La famille de Don Philippo avait bien fait les choses.

Tristan courait maladroitement sur le sable humide, il ressentit un point de côté. Les deux autres gagnaient du terrain.

Il aperçut le marché couvert sur sa droite. S’il pouvait l’atteindre, il aurait peut-être une chance de les semer.

Hors d’haleine, il pénétra sous la halle, et trouva enfin un peu de fraîcheur. Des petits marchands avaient installé des étals rudimentaires : trois caisses, un plateau chargé de légumes et de fruits pays. Avec une foule dense, colorée, bruyante. Toutes les senteurs tropicales lui revenaient : curry, cannelle, girofle, thym, fenugrec, paprika, cumin, roucou, bois d’Inde, etc.

Il eut du mal à se frayer un chemin au milieu de la cohue.

Une volumineuse marchande de poissons, jambes écartées, ricana de le voir si pressé. Le vieillissement était rapide dans l’île. Les jeunes beautés resplendissantes qui déambulaient dans les rues de Fort-de-France atteignaient vite cet embonpoint.

À cet instant, il sut qu’ils étaient sur ses talons. Essoufflé, il fit un dernier effort pour atteindre la sortie. Comment ont-ils su ?

— Évidemment, se dit-il quand il se retrouva en pleine lumière, ils ont fait parler la gosse. Je lui racontais les contes de la Pelée…

Elle était fascinée par les histoires de serpents. « Les premiers qui débarquèrent sur l’île au XVIIe furent terrifiés par le nombre considérable de serpents qui couvraient le sol… » « Quelques jours avant l’explosion de la montagne, et la nuée ardente qui anéantit Saint-Pierre en trois minutes, la ville avait été envahie par les serpents qui quittaient ses pentes… »

Dans le lointain, le sommet brun-vert de la montagne Pelée se détachait sur un coin de ciel bleu ardent. « Sans aucun nuage autour, c’est rare », pensa-t-il.

Il n’entendit pas le coup de feu, mais sentit un poids terrible entre ses épaules, qui le plaqua sur le sable.

Le soleil lui brûlait la nuque, les épaules.

Il se retourna.

Un des types lui mit le canon de son Beretta dans la bouche.

Tristan eut encore le temps d’apercevoir autour du boucher qui découpait de grands morceaux de bidoche, des chiens faméliques qui attendaient patiemment en jetant des regards craintifs. Il sourit. « Cette île, on devrait l’appeler l’île aux chiens… »

Jacques Vallet


Jacques Vallet a publié sept romans dont L’Amour tarde à Dijon aux éditions Baleine (Le Poulpe, 1997) et Une Coquille dans le placard (2000), Monsieur Chrysanthème (2001) et Ablibabli (2003) aux éditions Zulma. Il a fondé la revue d’art et d’humeur Le Fou parle (1977-1984). Pendant trois ans, il a animé, avec le peintre Christian Zeimert, une émission artistique sur Radio libertaire. Et participe régulièrement aux « Papous dans la tête » sur France culture.





Autres 
  • Anarlivres : site bibliographique des ouvrages anarchistes ou sur l'anarchisme en français
  • Cgécaf : Catalogue général des éditions et collections anarchistes francophones