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Intox à la sous-préfecture de M.

juillet 2003.

Cette nouvelle appartient à la sage des « Rurales » en cours d’élaboration.



Y avait d’abord eu cet article, plutôt bref, peu précis, dans les journaux du coin, un hebdo local et un quotidien régional. Grosso modo, on avait compris que prochainement le tribunal d’instance de notre sous-préfecture, M…, allait être supprimé. Ceci dans le cadre des récentes déclarations du ministre sur la réforme de la procédure d’instruction. À part les gens travaillant dans cette discipline, personne n’avait compris grand-chose.

C’était assez malin. Le ministre de l’époque, un socialiste nommé Haudeuroppe, voulait en effet réformer la procédure, pour qu’il y ait désormais trois juges d’instruction qui se concertent plutôt qu’un seul qui décidait de façon autoritaire, avec le cortège de bévues possibles : erreurs judiciaires, bavures, intérêt personnel, inimitié politique… Mais cette réforme n’était possible que dans les tribunaux de grande instance qui possédaient plusieurs chambres. Dans les cas où il n’y en avait qu’une, comme chez nous, il aurait fallu les tripler au moins pour que cela soit réalisable. Dans la tête du ministre, c’était bien ainsi qu’il l’entendait ; il voulait développer les moyens de la justice dans les régions frappées par la désertification. À aucun moment, il n’avait songé à supprimer les petits tribunaux.

En revanche, quelqu’un y avait pensé pour lui. Ici, dans le coin. C’était l’omniprésent Braquedieu, le député du sud du département dont M… était la capitale. Dans son esprit toujours à l’affût avait germé l’idée diabolique. Aussitôt imaginée, il avait dicté à sa secrétaire l’information que nos journaux avaient reprise sans vergogne, sans vérification, sans hésitation. Une information transmise par le député tout-puissant ne se vérifie jamais. On passe, puis on publie ensuite des réactions opposées en droit de réponse si nécessaire, ça anime la vie locale. Que le susdit député soit l’ancien trésorier d’une milice dissoute à la suite de crimes et de délits répétés ne le rendait pas plus suspect, mais craint bien au contraire.

La malice de l’affaire, c’est que nulle part cette information n’était attribuée à Braquedieu. Son nom n’était même pas cité dans un premier temps. L’information apparaissait dans la presse comme le fruit du travail d’investigation des journalistes, alors que ceux-ci s’étaient contentés, le cul sur leur fauteuil, de recopier la note du député.

Donc, dès le lendemain, Braquedieu était passé à la phase deux de sa manœuvre. Prévenu avant tout le monde, et pour cause, il était apparu comme le premier à réagir à l’information dont il était l’auteur. Sous forme d’un communiqué, signé de son nom, le député s’indignait, à la suite de la rumeur annonçant la suppression du tribunal d’instance de M…, de ce nouveau mauvais coup du gouvernement socialiste. Encore une fois, « Paris » décidait, et les pauvres citoyens des petites villes rurales allaient payer le prix fort de ces décisions auxquelles leurs élus n’étaient pas associés. Il annonçait dans la foulée qu’il allait protester immédiatement auprès du ministre pour que ce dernier revienne sur sa décision insensée.

Il avait envoyé en même temps sa lettre à Haudeuroppe, dans laquelle il tempêtait sur le fait qu’une telle idée ait pu être élaborée dans le cabinet ministériel, sans consultation, que les élus locaux apprennent « par la presse » le mauvais coup qui se préparait.

Ces élus locaux étaient d’autant moins consultés sur ce sujet qu’il n’avait jamais été question de supprimer ledit tribunal. Les élus socialistes de la sous-préfecture de M… furent tout aussi indignés, et surtout le maire Larivière, qui était non seulement du même parti que le ministre, mais du même courant à l’intérieur du parti. Qu’on n’ait pas pensé à l’en informer avant tout le monde l’avait mis en fureur. Fureur décuplée de voir que son adversaire de toujours, Braquedieu, l’avait encore grillé sur ce coup-là.

Larivière décrocha son téléphone pour injurier son ami Haudeuroppe. C’est là qu’il apprit avec une stupeur que le ministre partagea, qu’il n’était pas question de supprimer le tribunal de M…, mais bien de l’agrandir. Comme il devait l’expliquer peu après aux juges et au président dudit tribunal et d’autres tribunaux de villes rurales, alertés par cette rumeur, le ministre était victime d’une campagne de dénigrement dont l’origine était à chercher dans l’opposition de droite.

- Pure calomnie ! La réforme va permettre d’augmenter le nombre des juges et non de les diminuer, et de mieux décentraliser la justice, pas le contraire !

Larivière demanda à son ami Haudeuroppe de confirmer très vite, par écrit, la bonne nouvelle.

- Tu comprends, lui avait expliqué le maire, l’opposition fait un foin du diable avec cette histoire. C’est pain bénit pour elle. Si la rumeur ne capote pas tout de suite, nous allons avoir l’air minables de ne pas avoir soulevé le lièvre avant eux, ni d’avoir empêché ça.

- Je m’en occupe.

La lettre arriva deux jours plus tard. Deux jours mis à profit par Braquedieu, qui gonfla l’affaire avec un brio d’autant plus exemplaire que la presse n’avait pas grand-chose à se mettre sous la dent en ce moment. Le député la cajolait en l’inondant d’informations exclusives sur toutes sortes de sujets. Les journalistes lui rendaient bien sa complaisance : chaque jour ou chaque semaine, sa photo s’étalait de une à quatre fois par édition dans les pages des organes locaux.

Bien sûr, Larivière avait tenté de répliquer du tac au tac, démentant la rumeur, la ramenant à un pur fantasme de son adversaire. Mais allez convaincre sans amener la preuve de ce que vous avancez. Personne ne le crut. Quand le démenti du ministre arriva, le mal était fait, et la population ne crut pas vraiment au démenti. C’est en effet le fait du pouvoir de toujours démentir par avance ce qu’il s’apprête à réaliser. Le démenti ne faisait que confirmer qu’il y avait bien eu intention de démanteler le tribunal.

Braquedieu fit très fort : il réécrivit au ministre en lui demandant d’insister pour qu’il fournisse une réponse « définitive » aux habitants de M… Bien entendu, la presse reçut, avant le ministre, le double de cette lettre, montrant à quel point le député était aux côtés des citoyens pour conserver son tribunal à une ville de 22 000 habitants. Larivière ne savait plus comment endiguer le flot. Il publiait « mise au point définitive » sur « mise au point définitive » que, dès le lendemain, une perfidie nouvelle de Braquedieu venait remettre en question.

Ne pensons pas que le menu peuple de la bonne ville de M… se souciât plus que cela de maintenir un tribunal dont chacun de ses membres pouvait demain être victime : comme les prisons, les centrales nucléaires ou les usines de traitement des déchets toxiques, un tribunal n’est pas si bien vu dans le paysage. L’enjeu n’était pas là. Mais quand on voit disparaître les usines, les abattoirs, les administrations, les agences de banque et de nombreux commerces, toute amputation supplémentaire est perçue comme une nouvelle atteinte à l’équilibre socio-économique. Même ceux qui n’aimaient guère l’administration judiciaire savaient que la disparition du tribunal n’était pas une bonne chose pour la ville.

Pour Braquedieu, il s’agissait de bien leur faire comprendre que lui seul défendait correctement les intérêts des citoyens de la ville, agressés par le gouvernement, délaissés par leur maire, complice du pouvoir. Cela rassurait les notables, jouait sur les réflexes chauvins des gens du peuple qui se sentaient traités en ploucs par la capitale, pas même dignes d’avoir leur propre tribunal.

Un comble : il faudrait maintenant aller se faire condamner ailleurs, pas même sur place ! Larivière était largué : toujours en retard d’une réaction, peu convaincant, semblant nier l’évidence, il ne faisait pas le poids.

Cela dura près de trois semaines.

Tous les jours, Braquedieu trouvait un nouveau prétexte pour reparler de cette affaire : inauguration, manifestation, réception, exposition, émission de TV, communiqué, etc. Son adversaire, irrité de son insistance sur un sujet à ses yeux réglé depuis le début, ne se défendait même plus.

Larivière avait alors publié une nouvelle lettre du ministre, réaffirmant fermement que le tribunal était maintenu, qu’il n’avait jamais été question de le fermer et qu’au contraire deux autres juges s’ajouteraient sans doute prochainement à celui qui était en place, et enfin s’indignant de la campagne de rumeurs. Le débat était clos.

Mais pas pour Braquedieu, qui se devait de porter l’estocade. Ce moment décisif, pour lequel il avait œuvré depuis plus d’un mois, arrivait enfin. Il fit taper un nouveau communiqué à sa secrétaire, en jubilant d’avance. La presse en fit ses choux gras.

« Victoire ! », disait notamment ce texte, présenté encore comme un article et non un communiqué de l’intéressé. « Le gouvernement a reculé sous la pression des citoyens de M… Le tribunal est sauvé ! L’acharnement du député Braquedieu a payé. Le projet du ministre de la Justice, qui avait pour conséquence, à terme, de priver désormais notre ville de son tribunal, avait soulevé une tempête de protestation. Jacques Braquedieu, qui n’a pas ménagé sa peine pour annuler cette décision, a donc gagné. Une lettre du ministre Haudeuroppe, que nous avons publiée dans notre précédent numéro, confirme que le tribunal ne sera pas démantelé comme prévu. Une bonne nouvelle pour tous les défenseurs de la qualité de vie dans notre région… » et gnagnagna et gnagnagna.

Le recul du ministre était patent.

Il ne restait plus au député Braquedieu qu’à chercher un nouveau bidonnage à monter pour le mois suivant. Il trouva vite. En février, les habitants de la région de M… apprirent que la municipalité socialiste s’apprêtait à vendre au privé l’équipement de loisirs de la « plage » aménagée le long de la rivière, une des fiertés des vieux habitants de la ville. C’était totalement faux, comme précédemment, mais il n’y eut personne, ni dans la presse, ni dans la population, pour le mettre en doute. C’était reparti pour un tour…

Yves Frémion





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