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Question de vocabulaire

Retour sur le doublet « laïque-laïc »

Le jeudi 15 janvier 2004.

Spidi-Sarko, notre très cher ministre de l’Intérieur, a relancé le débat sur le voile islamiste et fait semblant de provoquer une assemblée de ces messieurs-dames en affirmant que les religieuses catholiques devaient enlever leur cornette pour leurs photos d’identité. Aussitôt Mme Bernadette Chaudron de Courcel, l’épouse morganatique de l’actuel président de la République, dont une des principales qualités est de détester Sarko (parce que, paraît-il, il se serait mélangé les pinceaux avec la fille de ladite) intervient auprès du préfet du Var pour qu’une de ses potes, mère supérieure d’un couvent du coin, puisse être photographiée en cornette sur sa carte d’identité. Ils s’amusent comme ils peuvent et comme toujours sur notre dos.

Ces facéties et d’autres événements plus dramatiques ont fait que depuis quelques semaines le débat sur la laïcité est relancé et que, du PS (qui a beaucoup à se faire pardonner dans ce domaine) à l’UMP (l’Union des modestes primates), on joue à : « Plus laïque que moi, tu meurs. »

Sauf que, notamment chez les cléricaux modernistes qui ont fait de l’entrisme au PS, la tendance est de dire et d’écrire laïc plutôt que laïque. Certains le font sciemment, d’autres par habitude. Et si vous vous permettez de faire remarquer que les deux mots ont des sens différents, on vous renvoie dans les cordes au prétexte que laïc c’est le masculin, et laïque le féminin. Na ! Et si vous tombez sur des correcteurs dogmatiques (ils ne le sont pas tous, mais, hélas, il y en a quelques-uns), c’est un festival de cuistrerie. Il est donc nécessaire d’aller se plonger dans les grimoires.

Petit Larousse illustré, éd. de 1984 : laïc renvoie à laïque qui est ainsi défini : adj. et n. (bas lat. laicus ; gr. laikos, qui appartient au peuple). Qui n’appartient pas au clergé : juridiction laïque, un laïque. Indépendant de toute opinion confessionnelle. École laïque, ensemble des écoles publiques distribuant un enseignement neutre sur le plan confessionnel.

Larousse du XXe siècle, tome IV, 1931 : laïc renvoie à laïque qui est ainsi défini : adj. (lat. ecclés. laicus). Qui n’est ni ecclésiastique ni religieux : Habit laïque. Nous sommes, Diderot et moi, des missionnaires laïques…(Voltaire). Il ne doit pas y avoir un citoyen, clerc ou laïque, qui soit soustrait à l’action des lois (Dupin). Qui appartient, est propre aux personnes laïques : Habit laïque (On écrit aussi au masc. laïc.). Substantiv. Personne qui n’appartient pas au clergé, tant régulier que séculier : les laïques. N. f. Pop. La laïque, l’école primaire laïque.

Grand Larousse encyclopédique, tome VI, 1962 : laïc renvoie à laïque qui est ainsi défini : adj. et n. (lat. ecclés. laicus, gr. laïkos, du peuple). Qui n’est ni ecclésiastique ni religieux : Sont-ce des pouvoirs religieux, des forces religieuses ? Non, ce sont des forces laïques et des pouvoirs laïques ! (J. Ferry). Indépendant de l’autorité des organisations religieuses : La République française est […] laïque (Constitution de 1946). L’école laïque. L’État, en défendant l’association aux laïques, l’a encouragée chez les ecclésiastiques (Michelet).

Adj. Qui appartient, est propre aux personnes laïques : Habit laïque (On écrit aussi au masc. laïc).

N. f. Fam. La laïque, l’école primaire laïque.

Le Petit Robert. 1988.

Laïc, laïque, n., laïque, adj. (xiiie, rare jusqu’au xvie : lat. ecclés. laicus. V. Lai). 1° Qui ne fait pas partie du clergé, et spécialt. Qui n’a pas reçu les ordres de cléricature, en parlant d’un chrétien baptisé. Tribunal, juridiction laïque. V. Séculier : un laïc, une laïque. Un laïc, des laïcs. V. Laïciser. Habit laïque. 2° Fig. Nous sommes des missionnaires laïques (Volt.) Un saint laïque (Pasteur, à propos de Littré). 3° Qui est indépendant de toute confession religieuse (V. Laïcité). L’État laïque. L’enseignement laïque (opposé à « confessionnel »). École primaire laïque. Subst. (Fam.) La laïque. « En détestation de la laïque, il disait son chapelet » (Aragon).

Le Robert, dictionnaire historique de la langue française, tome I, p. 1096, Paris, 1992.

Laïque (également Laïc, au masculin), adj. est emprunté (xiiie) au latin ecclésiastique laicus, « commun, du peuple », « non clerc, illettré », spécialement « non militaire », « séculier » et « vulgaire, parlée (en parlant de la langue) ». Lui-même est emprunté au grec d’église laikos « commun, du peuple », et « non clerc » (par opposition à klêrikos : clerc), dérivé de laos « peuple », mot sans étymologie connue, employé au pluriel au sens de « simples soldats » et de « gens, citoyens ».

— Laïque, attesté une première fois au xiiie siècle et repris à partir de 1487, a détrôné de l’usage courant, sans toutefois l’évincer entièrement, son doublet populaire lai, laie, adj. (XIIe s.), encore employé en droit ancien dans avocat lai, cour laie, et dans un contexte conventuel frère lai, sœur laie (1690), synonymes de frère convers, sœur converse.

— Laïc qualifie ce qui n’est pas ecclésiastique et, par extension, ce qui appartient au monde profane, à la vie civile (1690), en particulier ce qui est indépendant de toute croyance religieuse (1873). Avec ce dernier sens, développé dans le contexte de la lutte idéologique entre valeurs religieuses, traditionalistes, et valeurs républicaines (apr. 1848 et surtout 1871), il est entré dans l’expression paradoxale saint laïque (1882, Pasteur) appliquée à un homme (Littré) se distinguant par des qualités morales exceptionnelles sans adhérer à aucune religion. L’un des syntagmes les plus significatifs est école laïque, substantivé, familièrement, dans la laïque (1901), désignation historiquement marquée de l’école primaire laïque.

— Les dérivés sont apparus aux xixe et xxe siècles, parallèlement à la création des vocables à valeur polémique anticlérical, anticléricalisme.

— Laïcisme, n.m., et Laïciste, n. (1842), termes d’histoire religieuse, ont pris leur sens moderne à la fin du xixe siècle. Laïciser, v. tr. (v. 1870) et Laïcisation, n.f. (v. 1870), puis Laïcisateur, trice, n. et adj. (1913) peu usité, concernent tout le processus par lequel plusieurs institutions, dont l’enseignement, se sont dégagées en France de l’emprise de l’Église.

— Laïquement, adv. (1913, chez Péguy) n’est pas usuel. Le plus courant est laïcité, n.f., d’abord au sens de « caractère laïque » (1871, dans le Supplément du Littré), puis pour « conception politique et sociale impliquant la séparation de la religion et de la société civile », et « caractère de ce qui est organisé selon ce principe », notamment « caractère laïc de l’enseignement », affirmé par la loi du 28 mars 1882.

Il faut reconnaître que tout cela est parfois bien embrouillé. Principalement parce que la fin du xixe siècle et le début du XXe sont la période de glissement sémantique du mot « laïque », d’abord féminin de « laïc », croyant qui n’est pas clerc, devenant aussi au masculin et au féminin partisan de la laïcité. N’en déplaise aux puristes prétendus (qui sont souvent des cléricaux inavoués ou masqués), François Mauriac, dont il est difficile d’affirmer qu’il ne savait pas écrire la langue française, et né dans le sérail clérical, utilisait dès les années 30 le mot « laïque » au sens de partisan de la laïcité, masculin et féminin, comme en témoigne ces deux phrases d’un article de l’hebdomadaire Temps présent du 15 novembre 1937 : « Sept n’était concevable qu’avec les Dominicains, dont la présence et la direction rendaient possible la formule typique selon laquelle s’y articulaient le temporel et le religieux. Temps présent est un journal laïque, dirigé et composé par des laïques complètement indépendants de tout ordre religieux. »

Quant à Jean-Edern Hallier, autre auteur français sachant écrire une langue de qualité, il a édité les Principes politiques, philosophiques, sociaux et religieux de l’ayatollah Khomeiny. On peut imaginer qu’il devait bicher comme un satyre quand il a signé le contrat du « petit livre vert », tant ce dernier contient de sottises obscurantistes. Raison de plus pour que la traduction soit du meilleur français. On y trouve donc des perles du genre suivant : « L’instauration d’un pouvoir politique laïque revient à entraver la progression de l’ordre islamique. Tout pouvoir laïque, quelle que soit la forme sous laquelle il se manifeste, est forcément un pouvoir athée, œuvre de Satan ; il est de notre devoir de l’enrayer et de combattre ses effets. » (p. 26-27)

Dans les années 1880, le glissement sémantique était en cours, et Laïque au masculin était pris pour Laïc ou inversement. Aujourd’hui, le glissement sémantique est terminé. Laïc, au féminin laïque, s’applique à des croyants qui ne sont pas des « clercs ». Et laïque, au masculin comme au féminin, s’applique à des partisans de la laïcité.

Pourquoi tout ce tintouin ? Parce que la sémantique, donc la linguistique, et la politique sont rarement indépendantes. Surtout à une époque ou l’un des slogans principaux de ceux qui détiennent le pouvoir est : « Communiquons, communiquons… », comme la lune ! Si par exemple vous lisez un article du Monde traitant de laïcité, vous constaterez que ses partisans y sont désignés par le mot laïcs. Normal, ce quotidien appartenant à la nébuleuse cléricale moderniste utilise systématiquement ses mots-drapeaux : les initiés, sachant de quoi il retourne, sont rassurés, et les profanes, pour ne pas dire les gogos, s’y laissent prendre.

Malheureusement, cette ambiguïté trouble certains d’entre nous qui n’osent pas utiliser le mot « laïque » au masculin pour désigner les partisans de la laïcité. Ce faisant, tout à fait inconsciemment, involontairement, ils véhiculent un support idéologique de nos adversaires. Nous ne pouvons pas les blâmer, mais nous ne pouvons pas ne pas les reprendre.

Marc Prévôtel


Cet article est paru dans La Libre Pensée girondine, n° 75, en juillet 2003.





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