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Attentats en Italie

L’Ombre de la répression

Le jeudi 15 janvier 2004.

Au cours des derniers jours de l’année, la presse française, et sans doute européenne, a abondamment commenté les lettres et colis piégés envoyés depuis Bologne à Romano Prodi, le président de la Commission européenne, mais aussi à Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne, et à Jurgen Storbeck, le directeur d’Europol et à d’autres personnalités européennes. Si cette série d’actes non meurtriers a attiré notre attention, c’est que la presse a fait état de la revendication d’une « Fédération anarchiste informelle », qui serait composée de « cinq groupuscules » qui auraient constitué début 2003 un groupe baptisé « Euro-opposizione ». La police italienne situe ce groupe artificier parmi les « anarcho-insurrectionnalistes » d’Italie, où l’on trouverait aussi des militants grecs ou espagnols. Ces groupes voudraient occuper la place laissée vacante par les Brigades rouges, démantelées par la police italienne, mais seraient moins dangereux.

La presse écrite, jamais avare de commentaires, diffuse des informations de source uniquement policière, sans vérifications ni recoupements. La police affirme par exemple méconnaître le mouvement qu’elle accuse mais se répand en détails, dates, nombre et nationalités de militants. Ainsi, l’origine de la piste « anarcho-insurrectionnaliste », largement exploitée, ne fait pourtant l’objet d’aucune argumentation sérieuse pour valider cette hypothèse policière.

Non contente d’assumer spectaculairement son rôle de voix du maître, la presse n’hésite pas à pratiquer assimilation et calomnies. Le Monde, dans son édition datée du 30 décembre, affirme que les « activistes anarcho-insurrectionnels » côtoient un mouvement altermondialiste tout en étant en rupture avec lui (sic !). Ce même journal, affirme que « ces dernières années, les groupuscules anarchistes ont pourtant utilisé à de nombreuses reprises des livres piégés pour leurs attentats ». Ici, « les groupuscules anarchistes » est une assimilation totale entre de prétendus terroristes et la totalité du mouvement anarchiste à travers ses groupes et organisations, sans distinctions. Comme pour Gênes en 2001, les cibles sont prioritairement les anarchistes, accusés de violences, et le mouvement altermondialiste, qui lui servirait de refuge. Le fantasme réactionnaire par excellence…

Avec une campagne de presse forte et visant à marquer les esprits, la police européenne semble préparer le terrain. La police italienne détiendrait « une liste de 250 noms d’activistes anarchistes italiens, mais aussi grecs et espagnols mais n’aurait encore aucune preuve permettant de leur attribuer l’envoi des courriers » (Libération du 31 décembre). Les représentants de l’ordre berlusconien évalue à 350 (!) membres le nombre de personnes qui évoluent dans l’univers des « anarcho-insurrectionnalistes » et dont seraient issus les artificiers. Une estimation aussi large va permettre à la police de déborder amplement les rangs de ces anarcho-informels, au cours de ses enquêtes. Le fait que cette mystérieuse « Fédération anarchiste informelle » ait le même sigle que la Fédération anarchiste italienne va peut-être justifier des actions policières contre nos camarades de la section italienne de l’Internationale des fédérations anarchistes, et contre tous les autres, aussi. Au mieux, ces dénonciations de la mystérieuse « FAI » va décrédibiliser ceux qui se revendiquent de ce sigle en Italie. Par ailleurs, un groupe composé d’experts policiers va étudier les milieux « anarcho-insurrectionnels » en France, Espagne, Italie, Pays-Bas, Grèce, Allemagne, etc., afin d’en tirer « des éléments utiles pour les futures enquêtes ». Parce qu’il y en aura d’autres ?

L’histoire du mouvement anarchiste international est malheureusement riche en épisodes mettant en scène des montages policiers dont l’objectif était à la fois de criminaliser et de décrédibiliser notre action. Pour ne citer que les plus connus et les plus sanglants, pensons à Sacco et Vanzetti, à Granado et Delgado (exécutés après avoir été injustement accusés d’un attentat en Espagne sous Franco), mais aussi et surtout à Giuseppe Pinelli, défenestré en décembre 1969 d’un commissariat où il était retenu comme suspect dans un attentat meurtrier (16 morts et 90 blessés) commis Piazza Fontana à Milan [1].

À chaque fois, ces crimes d’État furent l’occasion d’orchestrer un lynchage médiatique contre nous, de lancer des offensives généralisées contre nos camarades, nos locaux, notre presse et le mouvement social. Et, à chaque fois, ces calomnies permirent de monter l’opinion publique contre les « anarchistes » afin de nous isoler et de briser nos efforts. Le dernier exemple en date est la tragique exécution à Gênes de Carlo Giuliani qui donna ainsi l’opportunité d’une vigoureuse campagne médiatique, aux ordres d’une police italienne provocante et meurtrière. Le piège fut évité grâce à la place singulière que nous tenons toujours dans les luttes contemporaines qui fait que nous sommes connus dans nos entreprises, nos quartiers, nos syndicats, nos associations, etc., loin du folklore que l’on nous attribue parfois. Les gens que nous côtoyons et avec qui nous luttons savent quoi penser de ces accusations répétitives. Notre travail inlassable à caractère social, syndical, associatif, politique ou culturel, mais toujours public et fièrement assumé, vise à diffuser nos pratiques et nos idées parmi le plus grand nombre. Notre permanence et notre présence visible dans les bagarres sociales contredisent donc les images de comploteurs et d’apprentis terroristes que flics et médias aimeraient nous faire endosser, les uns pour cogner, les autres pour vendre. Pourtant, en ce début d’année 2004, l’ombre de la répression s’étend à nouveau sur nous.

En attendant d’éventuels développements de cette affaire, on ne comptera pas sur nous pour changer nos attitudes. Nous resterons mobilisés dans les luttes d’émancipation auxquelles nous participons. Nous continuerons à animer nos locaux, nos journaux, nos émissions de radio, nos apparitions publiques. Nous continuerons notre travail au grand jour aux côtés de ceux qui remettent en cause la toute-puissance du capitalisme, et la toute-puissance des États policiers. Et que nos camarades de la Fédération anarchiste italienne soient assurés de notre solidarité et de notre vigilance face à la répression.

Daniel, groupe Gard-Vaucluse


[1En 1997, la police arrêtera trois militants fascistes d’Ordine nuovo qui avoueront avoir commis l’attentat.





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