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Séismes et boucles d’or

Le jeudi 17 juin 2004.

Dès le début du XXe siècle, des psychiatres ont l’idée de collectionner et de donner à voir des œuvres de personnes internées dans des hôpitaux psychiatriques. Fascination à la fois marquée par l’interrogation sur le territoire mental qu’ont en partage la folie et le génie créateur, et qui est largement héritière du romantisme, désir de mettre en fiches toutes les psychopathologies, dans la droite ligne du scientisme triomphant et du rationalisme instrumental, s’opposent et se mêlent.

Ce que donne à voir au Pavillon des Arts à Paris, la collection de l’abcd permet une superbe errance hors temps, dans les possibles de nos espaces mentaux. La dimension magique de l’entrée en connaissance, en toute connivence, est ici possible, tant par la qualité et la diversité des œuvres proposées que par l’exigeante simplicité de leur exposition, à la différence, par exemple, de la salle noire du rez-de-chaussée de la Halle Saint-Pierre qui tue les œuvres. Saisis par un rayonnement natif, nous voici captés, menés, retournés, saisis, sur la pointe des pieds, revenant comme une vague aux bruns lumineux de Wölfli, aux grandes cérémonies d’Aloïse ou aux rituels propitiatoires de Crépin. Certains des créateurs exposés sont anonymes, certains inconnus ou presque : ainsi Kosek que l’exposition « L’Art brut dans les Pays tchèques » à la Halle Saint-Pierre en 2002, nous avait permis de découvrir.

Appel du feu, tant pour ceux qui ont libéré sur le papier, la pierre ou le bois des gestes porteurs de formes et de rythmes obsédants, de sons venus du plus loin d’eux et qui les hantent ou qui montent de leurs lieux d’entrailles, physiologiques ou mentales, comme repliés dans une fine ouvrage, de mots explosés, expulsés, chaque œuvre obéit à une injonction vitale. Obéissant à l’impulsion, à la rage d’en découdre, à la soumission aux voix qui le triturent, et dont il se fait l’émissaire « obligé » ou à des explosions sans fin recommencées, chacun se sait porteur d’une exigence inaccessible à ceux qui l’entourent. Pour ceux qu’ils fascinent, ces créateurs ont une capacité visionnaire qui les laisse interdits. Leurs œuvres sondent nos terres intérieures, comme le feraient des chercheurs ou des explorateurs, nous mettant dans la posture du « sauvage » ou du « cannibale », voyant débarquer les Blancs. Mais la différence est de taille, ce ne sont point œuvres de colonisateurs, mais de libérateurs.

La météorologie passionnelle de Kosek, ses cartes intimes et planétaires pourraient être nos guides. « Changer la vie » suppose de décaler, voire de renverser son angle de vision. C’est ce que n’ont pas compris les légions de « faiseurs » qui ont décidé de faire carrière dans l’outsider art. « Ferme ton œil terrestre », disait Caspar David Friedrich. Il y a toujours, de fait, clôture à une partie du monde, pour que puissent advenir les figures qui guident la main. Ainsi que le rappelle pertinemment Barbara Safavora : « Les créateurs qui en relèvent sont étrangers à toute stratégie esthétique ». Il n’est pas ici question « d’œil sûr », ou alors il s’agit du seul qui vaille : l’œil du cœur.

Face à la menace de désintégration de sa personne, l’être humain peut réagir du plus profond de lui-même. Dans les pays soumis à des dictatures, les créations de ceux qui ne sont pas dans les normes de l’art officiellement promu se font parfois plus secrètes encore, mais ne cessent pas pour autant.

La profusion des châteaux étoilés des peintres médiumniques, des fous libres ou internés, la magnificence de leurs bâtis comme de leurs jardins et l’irrépressible sentiment de liberté qui s’en dégage, pour certains dans le drame de leur existence même, nous touche au plus profond. D’Edmund Monsiel à Emmanuel « le calligraphe », de Consuelo « Chelo » Gonzales Amezcua à Pedro Cornas, et aux anonymes, telle est la grande leçon de chacune de ces œuvres. Les rencontres se font au-delà du « collectionneur » qu’il est et du « créateur », mais dans les territoires de la poésie où l’on se sent d’emblée comme en « connaissance de cause », guidé par les images primordiales qui seraient non point de celles qui enferment dans un dogme (qu’il soit religieux, politique ou moral) mais de celles qui nous signalent les voies de la liberté au plus terrible du drame vécu. Les arches d’ACM, oiseau charpentier, les utopies d’Anselme Boix-Vives, les rêves de l’anarchiste Miguel Hernandez, l’agenda de Jean Fick, les insurrections colorées ou les raffinements des thaumaturges murmurent dans nos rêves. C’est ce que Bruno Decharme nous fait sentir dans ses films sur Darger ou Lobanov.

Le catalogue, beau comme un livre de contes, aux textes simples et vivants a le mérite d’avoir été conçu et écrit plus par des amoureux que par des spécialistes, livrant analyses et témoignages de ce qui capte les organisateurs de cette exposition autant qu’informations sur les œuvres. Son seul défaut, d’ordre historique ou politique, concerne l’état des lieux, suggéré, des ravages du stalinisme en Europe centrale et en Europe de l’est.

Mais, des monstres des contes de Friedrich Schröder Sonnenstern aux énigmes du désir et de la peur de Pujolle, la merveille de cette exposition est d’avoir su renouer le fil du chemin qui nous mène vers les maisons du Jouir, où l’émerveillement des corps et des esprits, volutes des voluptés des plus cruelles aux plus douces nous susurre : « c’est par là ».

Marie-Dominique Massoni


« À corps perdu/abcd, une collection d’art brut », jusqu’au 26 septembre 2004.

Pavillon des arts, 101, rue Rambuteau, 75001 Paris.

En marge de l’exposition, lire aussi Bruno Montpied : « Éloge des jardins anarchiques » Réfractions, n° 11.





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