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Le Capitalisme n’a pas attendu le génie génétique pour nous empoisonner la vie

Le jeudi 23 avril 1998.

L’article paru dans Le Monde libertaire n° 1107 et intitulé « Le XXIe siècle sera transgénique », à coté d’éléments et de réflexions très intéressants, contient un certain nombre d’approximations scientifiques. L’auteur, cherchant fort justement à exposer les enjeux de la recherche en biotechnologie, tombe dans la paranoïa technophobique… Pour continuer le débat qui est maintenant lancé, il nous semble intéressant de corriger certains points par trop erronés, et d’en préciser d’autres.

Le génie génétique comme la forme moderne d’une vieille tentation

D’abord, qu’est ce que le génie génétique ? Si l’auteur le définit correctement comme étant « l’ensemble des techniques permettant l’isolation de gènes, leur étude, puis leur copie et/ou leur transfert depuis leur organisme d’origine dans un autre », il se plante complètement en le disant « fondé sur la recombinaison génétique ». La recombinaison génétique, c’est-à-dire le brassage d’éléments génétiques originaires de génomes différents, est une activité à laquelle se livre tous les organismes vivants depuis l’apparition de la reproduction sexuée. Le clonage, un des sujets clés de l’article, est un exemple parfait de génie génétique sans aucune recombinaison, puisque par définition il s’agit de reproduire un organisme en tout point conforme à l’original.

Même si l’auteur se défend de faire du « catastrophisme par principe », sa vision des Organismes génétiquement modifiés (OGM) est plus que pessimiste : « aucun ADN, humain ou non, n’est désormais à l’abri d’une intrusion transgénique, volontaire ou non », « la question de la nourriture pour tous seraient réglées. Flore et faune résisteraient à la pollution, on serait nécessairement toujours en bonne santé : bref, demain on rase gratis… » Or rien de ce qu’il annonce comme nouveau ne l’est réellement. Les rétrovirus, dont le HIV, modifient notre code génétique depuis qu’ils existent. Et le capitalisme n’a pas attendu les OGM pour croiser des organismes afin de produire des variétés plus résistantes, plus rentables. Le génie génétique est plutôt la rationalisation de ces processus de croisement successive. En effet, au lieu de mélanger empiriquement deux tas de gênes pour essayer d’obtenir un mélange avantageux, on se contente d’injecter uniquement les gênes porteurs de ces avantages. Il est sûr qu’entre croiser deux vaches, et injecter un gêne bactérien à du colza, il semble y avoir un fossé. Mais si les végétaux supérieurs sont capables de photosynthèse, c’est parce qu’ils ont « absorbé » des bactéries entières, génome y compris, dans leur cellules. Ce n’est pas le capitalisme, c’est la sélection naturelle qui en est responsable. Le « bidouillage » génétique ne date donc pas d’hier.

L’attaque contre un projet de recherche comme Bactocéan, dont l’auteur doute de l’utilité au vu de l’intitulé (étude complète biochimique et génétique des bactéries océaniques) nous laisse par ailleurs perplexe. Le propre de la recherche fondamentale, c’est justement de ne pas avoir un objectif utilitariste, au sens de rentable économiquement, mais de viser à l’amélioration des connaissances générales, indispensables au progrès humain, plus qu’au portefeuille des actionnaires. C’est donc bien une recherche qui ne peut être que du ressort d’un service public de recherche, donc financé par l’argent public. Le discours de l’auteur ressemble beaucoup au discours libéral ambiant : le CNRS ne produit pas de brevets ? Il n’y a que le fermer !

Enfin, retenir de notre précédent article « Faut-il avoir peur du clonage ? » que nous approuvions le clonage parce que l’Église s’y oppose, c’est pour le moins rapide…

Biotechnologie = Technofascisme ? Pas si simple…

La recherche à seule fin d’augmenter les rendements n’est pas forcément du seul fait du capitalisme cherchant à multiplier ses gains. L’amélioration de la production peut être aussi un progrès social… à condition d’être maître de cette production ! Les anarchistes espagnols avaient eux aussi fondé un laboratoire d’agronomie pendant la révolution. Auraient-ils refusé les OGM si le génie génétique avait été mis à leur disposition ? Vu le prestige de la science parmi eux à l’époque [voir par exemple les passages pro-eugéniste de la motion sur le communisme libertaire du congrès confédéral de 1936 [1], on peut en douter… Dans le cas des plantes transgéniques, c’est précisément la conception capitaliste et productiviste de l’agriculture qui est à mettre en cause. Si toutes les précautions étaient prises, ce qui n’est vraiment pas le cas aujourd’hui, quel mal y aurait-il à produire des plantes résistantes au gel ou à la sécheresse ? Le problème c’est que ce sont des maïs résistants aux pesticides qui sont mis sur le marché. On voit ça d’ici : « Cramons ce champ, n’ayons pas peur de la surdose, nos semences sont résistantes ! » Et en avant pour le surépandage de produits toxiques, qui se retrouverons dans notre assiette… Pour aller plus loin, le véritable Technofascisme est, à notre sens, l’édification de barrières techno-économiques qui empêchent l’accès de la plus grande partie de l’humanité à un progrès technique. Nous dénoncions, dans notre article précédent, le fait que les recherches actuelles pointent vers la mise au point d’animaux surproducteurs stériles. Ceci conduirait tous les éleveurs à être dépendants des laboratoires hi-tech pour la reproduction de leur cheptel. Inutile de sortir de l’ENA pour imaginer l’évolution des cours mondiaux de la viande si les seuls producteurs occidentaux voyaient doubler leurs rendements.

La contraception hormonale est applaudie comme un progrès social, un pas vers l’émancipation des femmes. Pourtant, il s’agit bien de modifier son métabolisme à partir d’hormones de synthèse, ce qui est encore plus artificiel que de faire produire naturellement à un organisme des protéines à partir d’un gêne « étranger »… Là aussi, il y a (moins aujourd’hui) des effets secondaires sur la santé. Et l’usage qui est fait de la contraception et de l’avortement en Chine ne sont pas forcément des progrès sociaux… Pourquoi le clonage, issu également du même domaine de recherche, celui de la biologie du développement, serait-il une horreur absolue ? Les applications-fantasmes de celui-ci relèvent encore de la science-fiction : cloner un être humain revient à fabriquer une cellule initiale identique à une de son modèle, ce qui ne dispense pas d’une gestation de neuf mois, et du développement normal de l’organisme… L’armée de clones n’est pas encore au programme [tiens ! au fait, que Dolly soit vraiment un clone est toujours sujet à controverse [2]. Il n’est d’ailleurs pas dit qu’un clone ressemble comme un jumeau à son « original ». En effet, deux vrais jumeaux (monozygotes) partagent non seulement le même patrimoine génétique, mais aussi la même histoire embryonnaire (par définition identique). L’influence du milieu sur l’expression des gènes imposerait de reproduire exactement les conditions de gestation de « l’original » pour obtenir un clone lui ressemblant.]

Notre propos n’est pas ici, et ne l’était pas non plus dans notre article précédent, de chanter les louanges du clonage, du génie génétique, des biotechnologies ou encore de la recherche technologique en général. Simplement de les remettre à leur place, alors que l’article de Sensor les présentait comme l’apocalypse millénariste. Un poulet génétiquement modifié est-il tellement pire qu’un poulet gonflé aux hormones de croissance de synthèse ? Les OGM contaminent leur environnement, c’est vrai, car on ne maîtrise pas encore correctement les phénomènes de dispersion génétique. Comme on ne réalisait pas les risques encourus en utilisant des variétés hybrides plus productives mais toutes identiques lorsqu’une pathologie les affecte. Les apprentis-sorciers ne datent pas d’hier, et surtout pas du génie génétique, et ils existeront tant que le capitalisme et les profits financiers dirigeront la planète. Que les laboratoires de l’US Army fassent effectivement joujou avec le virus de la grippe espagnole, à partir de cadavres datant des années 20 n’empêche pas que d’autres tentent de mettre au point un vaccin contre le virus Ebola, à côté duquel le HIV fait figure de blague de potache. Ce ne sont pas les biotechnologies qu’il faut mettre en cause, c’est l’US Army (et les autres, bien entendu).

Notre propos n’est pas non plus de d’affirmer que la science serait neutre, et que seules ses applications seraient mauvaises ou bonnes. D’une part, l’attrait du bizarre a toujours fasciné beaucoup de scientifiques : Jacques Testard, raconte qu’aussitôt mise au point la fécondation in vitro, il fut atterré de voir le nombre de propositions de recherche visant à réaliser une grossesse chez un homme [3] ! Et d’autre part, la recherche rapporte de l’argent, beaucoup d’argent, et les biotechnologies en particulier, parce que derrière il y a le contrôle des marchés de l’agriculture, de l’élevage, de la santé, et aussi celui de l’armement.

Mais vouloir faire un tri aussi grossier entre disciplines scientifiques « utiles » et disciplines scientifiques « nuisibles », c’est un peu simpliste. Pour notre part, nous avons tenté de faire le tri entre d’une part les problèmes réels, en terme d’écologie, de santé publique et d’économie, et d’autre part les fantasmes liés à l’irruption du génie biologique dans notre quotidien. Nous pensons que le rationalisme et le recours à démarche scientifique pour appréhender le monde sont à la base de toute pensée progressiste (a fortiori de toute pensée libertaire). Que le capitalisme détourne à son profit les avancées scientifiques (toutes les avancées intellectuelles en fait) ne doit pas nous conduire à poser un regard irrationnel sur le monde, sous peine de fournir un soutient involontaire aux tenants de l’obscurantisme et de la pensée magique. N’attaquons pas le curé avec les arguments du vicaire ! Il est vrai qu’étant tous deux des acteurs de la recherche scientifique, il est possible que cela nous conduise à des positions par trop « scientistes ». Mais nous avons vu trop souvent des scientifiques, ou prétendus tels (souvenons-nous de la catastrophe de Tchernobyl !), s’engouffrer dans les failles du discours de leurs détracteurs pour décrédibiliser l’ensemble de leurs objections. Nous soupçonnons même certains d’entre eux d’entretenir des ambiguïtés propices aux fantasmes afin de mieux dissimuler les dangers réels des produits de leur activité. Ne faisons pas comme le toro bravo dans l’arène, dédaignons le chiffon rouge et chargeons directement le toréador !

Guillaume Rousse et Patrick Laurenti


[1Communisme libertaire, éditions CNT Région parisienne.

[2La Recherche, mars 1998, « Dolly, clone de qui ? ».

[3Jacques Testard, L’Œuf transparent.


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