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Précarité ras-le-bol

Le jeudi 3 septembre 1998.

Depuis quelques années les partis politiques ont recours à la pratique des « universités d’été » histoire de prouver que chez eux ça cogite et ça critique et qu’en conséquence ils sont bien des partis démocratiques. Ces étudiants en démocratie se réunissent en été, de préférence dans une petite ville pour favoriser la convivialité, ce qui permet de dénouer la cravate et de peaufiner le côté guinguette de l’événement.

Le PC a franchi le pas cette année avec une audace remarquable. C’est vous dire comme le changement avance avec Robert Hue ! Comme à l’habitude toutes ces réunions estivales auront eu un thème essentiel de réflexion : les élections et pourtant chacun sait combien les masses laborieuses s’intéressent peu à ce genre de démonstration démocratique. C’est fou comme les politiciens cernent de près les besoins et les attentes des populations dans leurs universités d’été !

La guerre économique ou militaire n’est pas virtuelle, même en été !

Pendant l’été les combines boursières continuent de fabriquer des dizaines de millions de crève-la-faim supplémentaires en Asie du Sud-Est et leurs rangs ne vont pas manquer de grossir en Russie et en Europe de l’Est.

Pendant ce temps une famine ravage le sud du Soudan alors que nos céréaliers râlent parce qu’ils ne savent plus où stocker les supers récoltes de cette année.

Pendant ce temps des projets de pipe-lines sortent des cartons en Afghanistan au prix d’une dictature religieuse imposée par des « étudiants en théologie ».

Pendant ce temps le Zaïre, l’Angola et le Sierra Leone comme d’autres régions sont ravagés par la guerre.

Pendant ce temps la chute des cours des matières premières réduit un peu plus le niveau de survie des mineurs boliviens ou russes et celui des petits planteurs de café d’Afrique ou du Brésil.

Pendant ce temps là ici aussi le capitalisme fait des ravages. Les effets de la mondialisation des marchés sur l’organisation générale de nos vies est tout aussi brutale à Paris qu’en Indonésie ou qu’au Mexique et nous aurions bien tort de nous laisser abuser par notre relatif meilleur niveau de vie.

Pour nombre d’entre nous le pouvoir d’achat ne cesse de se dégrader au seul profit des capitalistes, ce qui en aucun cas n’arrange les affaires des paysans sans terre du Brésil ou de Chine.

Une rentrée sociale bien trop tranquille

Pourtant la rentrée sociale semble se préparer sous les meilleurs auspices pour le gouvernement Jospin. D’où pourrait venir les coups qui le mettrait en difficulté ? À moins qu’un crack boursier ne survienne. Mais qui en a réellement la maîtrise ?

À droite c’est l’implosion permanente et on ne voit pas comment Séguin, Bayrou et consorts seraient en capacité de gêner l’action gouvernementale. Nous n’allons pas pleurer sur leur sort même s’il nous faudra prendre le temps de comprendre les raisons de cette situation et percevoir les perspectives qui s’offrent à eux sur l’échiquier politique.

Ce qui est sûr c’est que la débandade de la droite oblige la gauche plurielle à présenter une unité de façade pour assurer la continuité d’une bonne gestion des affaires de l’État, sinon ce serait la pagaille mon brave monsieur !

Pourtant les contradictions internes entre PS, PC, Verts et autres sont fortes. Mais coûte que coûte leur alliance va durer au moins jusqu’aux élections européennes et sans doute plus. Et puis, lorsqu’on tient le pouvoir on ne le lâche pas. Voynet ne nous démentira pas
.

Gouverner c’est précariser à tous les étages !

La question de fond étant bien entendu de savoir à quoi ça sert le pouvoir. Pour la gauche plurielle il s’agit d’accompagner les évolutions du capitalisme et de faire en sorte que chacun d’entre nous intègre les nouvelles règles du jeu avec le moins de secousses sociales possible.

Et au bout du compte cela semble marcher puisque la précarité sociale est en train de s’ancrer dans la durée et de devenir la normalité à laquelle il n’y a pas lieu de s’opposer. C’est devenu un peu plus clair encore cet été avec la signature d’accords de branche sur les 35 heures où l’enjeu réel pour le patronat était d’obtenir de meilleures conditions d’utilisation de la main d’œuvre, plutôt que de s’opposer par principe à ce qui n’est plus guère qu’un slogan de propagande.

De toute façon la réalité quotidienne est que les statuts d’embauche permettent au patronat de faire ce qu’il veut. Pourquoi se priver d’une façade législative progressiste avec une belle loi sur les 35 heures ?

La précarité ne se limite pas au monde du travail et de l’économie mais est devenue à l’occasion une technique de gouvernement. C’est bien sur le cas avec la loi sur les 35 heures dont personne ne cerne encore le champ et les modalités d’application puisqu’il faudra attendre l’an 2000 ou 2002 et de nouveaux textes législatifs en 1999 pour savoir réellement à quelle sauce nous serons mangés. En attendant ce n’est comme l’a dit Martine Aubry que du virtuel.

Jospin utilise aussi la précarité décisionnelle à propos de la régularisation des sans-papiers. En avril dernier il avait repoussé d’un mois les délais de demandes de régularisation. Cet été de nouveaux critères et délais ont été décidé. De ce fait toutes les hypothèses sont permises quand à la volonté réelle du gouvernement.

L’antifascisme comme outil de contrôle des tensions sociales !

Va-t-on vers une régularisation générale qui ne veut pas dire son nom ? Qui peut vraiment le savoir ? En tous cas les associations de sans-papiers et les organisations qui les soutiennent affichent une belle pagaille qui désamorce toute contestation puissante de la politique gouvernementale sur la gestion de l’immigration. Cet été les initiatives des sans-papiers n’ont pas rencontré une solidarité exemplaire.

Mais la précarité s’est aussi installée dans les relations politiques qu’entretiennent les classes populaires et les partis constituant la gauche plurielle. Désabusé par les différents gouvernements de gauche qui se sont succédés depuis 1981, le monde du travail a montré tant aux moments des différentes élections que lors de différentes mobilisations sociales qu’il pouvait surprendre leurs représentants politiques et syndicaux. La gauche plurielle incapable de reconquérir une légitimité sociale est acculée à jouer d’artifices comme la potentialité d’une prise du pouvoir par le FN dans quatre Conseil régionaux. Il y a tout lieu de penser que c’est sur le terrain de l’antifascisme que la gauche plurielle va tout à la fois maintenir son unité interne et canaliser les forces sociales contestataires.

D’autres chantiers, comme ils disent, seront ouverts par le gouvernement. En particulier un projet de réforme de la protection sociale devrait être mis en débat ainsi qu’un projet de loi tendant à reconnaître une mini reconnaissance sociale aux homosexuels. Là encore, c’est le flou artistique qui est savamment entretenu. Chacun est dans l’attente, sur ses gardes, mais ne sait pas où vont être portés les mauvais coup.

Dans ce contexte il va être difficile d’organiser une contestation cohérente et lisible de la politique de l’État, alors que plus que jamais se mettent en place les différents éléments qui réactualisent les conditions de notre exploitation. Les effets d’annonce sur une baisse sensible du nombre de chômeurs profite au gouvernement en place d’autant plus que pendant de nombreuses années l’idée a été martelée que le chômage était l’ennemi numéro un.

Il se pourrait bien que rapidement nous nous apercevions que l’enjeu essentiel reste le rapport social qui garantit à une classe sociale la domination politique et économique sur l’innombrable foule de celles et ceux qui doivent vendre leur force de travail. Il est possible de voir baisser le nombre de chômeurs par différents artifices statutaires et juridiques tout en aggravant la situation réelle des classes dominées. Être chômeur n’est pas forcément la pire des choses. En clair chacun d’entre nous peut être bordé de droits : au travail, au logement, à la santé, à l’éducation, aux transports, au vote, à la dignité humaine, j’en passe et des meilleurs.

Il y aura une loi spécifique pour chaque situation et chaque catégorie sociale et pourtant moins que jamais nous ne pourrons vivre et décider de nos vies parce que l’ensemble de l’organisation sociétaire fera de nous des objets atomisés, isolés et désolidarisés de tout milieu collectif, sans aucune prise sur la globalité sociale. C’est la finalité contenue implicitement dans ce que les managers appellent l’individualisation des rapports sociaux et qui se nomme plus crûment précarité généralisée.

Qu’elle le veuille ou non, la gauche plurielle assume cette stratégie capitaliste, et c’est à la construction de pratiques libératrices et à la définition d’un projet sociétaire que nous continuerons à travailler.

Bernard
groupe Déjacque (Lyon)


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