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Incursion libertaire chez les Versaillais

à propos d’un procès fait à Radio libertaire
Le jeudi 3 septembre 1998.

Il y a des villes marquées par le destin, du sceau de l’infamie. Bien avant Toulon, Vitrolles, Orange, victimes de la peste brune nationaliste, M. Thiers et ses acolytes versaillais, assassins de la Commune de Paris, avaient souillé de leur marque sanglante le patronyme de la ville artificielle et monarchique du Roi Soleil.

Il n’est que la cohorte hébétée des touristes pour oublier les crimes sur lesquels se sont édifiés château de Versailles, Sacré-Cœur à Paris. La marque de l’infamie perdure et nous savions bien que s’il nous fallait un jour, contraints et forcés, aller à Versailles, ce ne pouvait être que pour s’opposer à la sottise et à la vilenie autoritaire.

Notre incursion au Palais de Versailles (de justice celui-là), n’a pas failli à la tradition, le 1er juillet 1998. Certes les Versaillais ne nous ont fusillés que du regard, mais leurs intentions et leurs procédés sont restés également misérables.

Petite lâcheté ordinaire

La Guigou, souveraine des prisons du royaume, en guise de brioche et sous prétexte de dénonciation calomnieuse dont aurait été victime l’un des siens, décidait de s’attaquer à la liberté d’expression. Radio libertaire était dans le box des accusés… Ou plutôt, comme la lâcheté est entre autres le propre des serviteurs de l’État, petits ou grands, l’accusée était l’une des 120 personnes qui travaillent à Radio libertaire et qui avait lu à l’antenne, dans son émission sur les prisons, une lettre de détenu dénonçant notamment un vol de parfum par un maton de la prison de Bois-d’Arcy (Yvelines).

Pour masquer le fait qu’il s’agissait bien de s’attaquer à la liberté d’une radio indépendante du pouvoir, les Versaillais s’en prenaient à un individu isolé, comme si Radio libertaire et l’animatrice d’une de ses émissions étaient étrangères l’une à l’autre. Savante manœuvre, pensaient-ils, après avoir maladroitement reculé devant l’inculpation directe de la Radio…

Une lâcheté peut en cacher une autre…

De même qu’il fait mine de ne s’en prendre qu’à la lectrice d’une lettre à la radio, le Grand Chef des prisons se dissimule derrière un de ses gardiens, celui désigné nommément dans la lettre. Il fait comme si un vol dénoncé comme coutumier dans ses geôles ne concernait ni les autres personnels de la prison ni l’organisation et la surveillance du service pénitentiaire dont il a la charge.

Il « transmet » une plainte individuelle d’un employé injustement offensé mais reste lui-même dans l’ombre. La lumière sur les usages et les mœurs dans sa colonie pénitentiaire pourraient le gêner.

Mieux vaut faire de ce procès un anodin affrontement entre un détenu, menteur par définition, un fonctionnaire, par définition sans tâche mais atteint dans sa dignité et une personne transmettant à la radio le message d’un prisonnier.

Du respect de la dignité personnelle

Puisqu’il va s’agir de dire si un plaignant a réellement été atteint dans sa dignité personnelle, on peut s’interroger sur l’aptitude des personnes qui vont être appelées à en juger.

Comment le président de la 8e chambre correctionnelle du tribunal de Versailles, épaulé de deux magistrates distinguées et d’un procureur, s’est-il comporté avec les trois personnes mises en cause et avec la nombreuse assistance qui le regardait opérer à l’audience du 1er juillet ?

Le cérémonial coutumier veut que la réunion commence par l’interrogatoire d’identité, cérémonial, qui en général s’apparente plus à de la « mise en condition », voire à de la déstabilisation, qu’à un simple questionnement neutre et discret… Sur ce point, l’honorable magistrat versaillais n’a pas failli à la tradition. Mais le ton et la nature des questions ont illustré grossièrement les différents degrés du respect que le questionneur estimait approprié à chacun de ceux ou celle qu’il interrogeait. Le gardien n’a rien eu à répondre, son avocat intervenant avant lui pour informer simplement de la présence de son client. Par contre, l’animatrice de l’émission de Radio libertaire a dû s’expliquer sur ses revenus, le montant de son loyer, sa situation de famille, son ancienneté à Radio libertaire… tous sujets en relation indiscutable avec la lecture d’une lettre de prisonnier à la radio.

Quant au détenu, il a fallu qu’il répète qu’il était étranger, de nationalité marocaine, les raisons de son incarcération, etc. Et lorsqu’il a tenté de parler des motifs de sa lettre, il a été brutalement réduit au silence par le président : éclat de voix qui résonna significativement dans la salle.

Le brio avec lequel le magistrat versaillais de service a su modeler selon une savante hiérarchie les formes du respect qu’il portait à ces trois personnes fut impressionnant. On pouvait alors se demander, devant un préambule où l’égalité de traitement des parties et l’interprétation identique de la notion de respect de la dignité de chacun étaient si malmenés, si le magistrat-président n’avait pas présumé de ses capacités à faire son métier…

Des nullités…

Une perche secourable fut alors tendue au malheureux par l’avocat de la défense. Une affaire si mal engagée, dans laquelle le vrai plaignant (Guigou et son administration) se cache, le vrai pourchassé (Radio libertaire) ne l’est plus que par personne interposée, pouvait se conclure rapidement par le constat d’ordre public que la plainte était nulle et la procédure, de ce fait, annulée. L’avocat de la défense avait d’ailleurs pris le soin de déposer depuis plusieurs jours des conclusions en ce sens.

Ulcéré et déstabilisé en entendant prononcer le mot de « nullité » qui pouvait aussi bien s’adresser à la procédure qu’à ses auteurs et aux chats fourrés, cherchant l’appui du tenancier du parquet et de l’avocat de l’administration pénitentiaire, le président demanda une suspension d’audience pour se concerter avec ses aides et statuer sans délai sur l’exception de nullité soulevée par la défense.

À moi la garde !

Il crut bon en outre de faire évacuer la salle pendant cette suspension d’audience, sous prétexte de renouvellement d’air (sic). Il est vrai que l’assemblée qui emplissait l’espace à ras bords dégageait un parfum de liberté insupportable et de nature à troubler la sérénité et la perspicacité d’un magistrat. Malheureusement, il était trop tard et l’air vicié versaillais ne pouvait qu’aggraver la maladie.

En effet, quand il rentra en séance avec sa troupe, « notre » président n’avait toujours rien compris à cette exception de nullité qu’on lui mettait sous le nez. Il annonça alors qu’il était dans l’incapacité de vider son délibéré sur ce point avant la rentrée judiciaire, le mercredi 9 septembre à 14 h. Cet aveu d’incompétence ou de désarroi lui valut de la part de la salle quelques sourires et sifflets. Ce qui lui permit une deuxième fois d’affirmer sa majesté et sa supériorité en invitant fortement quelques pandores présents dans la salle à se saisir de l’insolent perturbateur… Ce que les pandores, prudents et circonspects, s’empressèrent de ne pas entendre… et qui permit à la salle de sortir en chantant un vieil air folklorique versaillais : « police partout, justice nulle part »…

Ne manquez surtout pas le deuxième épisode de cette saga moliéresque qui ne serait que dérisoire s’il ne s’agissait pas d’une bataille permanente pour défendre notre liberté et notre radio libre, si le sort d’un prisonnier et sa protection contre les emportements indignes de l’administration des prisons n’étaient pas en jeu…

Archibald Zurvan


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