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Rencontre avec Francis Dupuis-Déri

Le jeudi 4 décembre 2003.

On se souvient de sa « Lettre aux cons », écrite lors d’élections au Québec (et publiée par Le Monde libertaire du 1er mai 2003). On y retrouvait l’esprit d’Octave Mirbeau qui, en 1888, appelait les électeurs à faire grève (Grève des électeurs) :

« Une chose m’étonne prodigieusement, j’oserai dire qu’elle me stupéfie, c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. »

Un siècle plus tard, les électeurs sont toujours nombreux, et Francis Dupuis-Déri, s’il n’est pas étonné comme feignait de l’être Mirbeau, est en tout cas révolté. Sa « Lettre aux cons » dévoile le vrai visage de la « démocratie » et dénonce les fictions politiques (celle du « peuple souverain », celle de nos soi-disant « représentants », « ces monarques nouveau genre »), et démonte les arguments dont ils usent pour nous faire accepter notre mise sous tutelle. Et le pamphlétaire de conclure par un appel à la lutte active :

« Chaque minute qui passe permet à nos chefs de mieux s’organiser. Chaque seconde qui s’écoule leur permet de mieux NOUS organiser, nous : les cons.

Je préfère donc tirer le premier.

Et attention, il n’y aura pas de prisonnier. »

Au-delà du ton volontairement provocateur, il faut comprendre que pour Francis Dupuis-Déri, il n’y a pas de progrès sans lutte. Quant à savoir quelle place la violence doit tenir dans cette lutte, c’est en partie la question qui nous est posée par son livre intitulé Les Black Blocs : quand la liberté et l’égalité se manifestent (Lux, 2003). Francis Dupuis-Déri met à profit ses études de sciences politiques pour analyser le phénomène des Black Blocs, trop souvent considérés (et même au sein du mouvement anarchiste) comme des « casseurs ». L’ouvrage nous donne à lire les tracts des Black Blocs, retrace leur genèse, et nous propose une analyse politique de leur action : qu’on soit d’accord ou non avec leur tactique, on ne peut leur dénier un projet révolutionnaire et social.

Si la lutte antiétatique a toujours été prioritaire pour les anarchistes, il n’en va pas de même de la lutte antipatriarcale, et Francis Dupuis-Déri insiste sur la nécessité, aujourd’hui, d’un féminisme combatif (voir en particulier son article : « A l’ombre du Vaaag : retour sur le point G », in Monde libertaire du 2 octobre 2003), ne perdant pas une occasion de nous mettre en garde contre le retour d’un esprit patriarcal.

Tous ces thèmes se retrouvent dans ses deux romans (malheureusement très mal diffusés en France) : L’Erreur humaine (1991) et Love & Rage (1995). Ce dernier titre pourrait bien résumer quelques-unes des questions soulevées par ces romans inclassables. Love, c’est l’amour, la sexualité, les relations toujours complexes qui se tissent entre les individu.e.s, les rapports de séduction et/ou de pouvoir… Rage, c’est la fureur de vivre et la rage de lutter. Se révolter, oui, mais comment ? Et c’est encore le problème du terrorisme qui revient ici.

L’Erreur humaine est une sorte de science-fiction utopique animale. Imaginez que les animaux, désormais, ont la parole. Ils siègent même à l’ONU (Organisation des Nations utopiques), qui tient justement un congrès. Derniers prolétaires exploités, les animaux revendiquent leur autonomie. Certains tentent de se faire entendre par le biais du terrorisme — choix qui est contesté par d’autres. Pendant ce temps-là, un groupe d’humains idéalistes part en mer tenter de sauver la dernière des baleines… Impossible de raconter ce roman qui mêle plusieurs points de vue et plusieurs écritures, et dont l’humour vient sans cesse contre-balancer les conclusions pessimistes (« Il existe des gens bien, mais ils sont minoritaires, ils sont trop peu pour changer le monde », dit l’une des personnages).

Love & Rage, polar érotico-politique, nous montre les agissements de terroristes révolutionnaires originaux, les membres du FLA (Front de Libération de l’Amour), qui, afin de libérer les désirs, utilisent le terrorisme… sexuel. S’appuyant sur les écrits d’un philosophe prolixe, un certain W. Kreutzberg, qui voit dans la sexualité le « dernier terrorisme moderne », le FLA invente des actions de choc (comme le viol — très spectaculaire — d’un évêque sur son autel). Je ne vous raconterai pas ce qui arrive au narrateur, anarchiste, taulard en sursis, qui travaille dans une librairie érotique et se trouve un peu malgré lui embarqué dans les actions du FLA… La fin de son aventure sera à la hauteur du paradoxe de l’entreprise. Mais je ne résiste pas au plaisir de vous citer, pour finir, un extrait du manifeste du FLA.

« Soyons subversifs par amour. Ils nous veulent isolés pour mieux nous faire travailler, pour mieux nous taxer, pour mieux nous empêcher de penser. La force de notre désir brisera notre solitude. Laissons s’exprimer nos sens, nos passions, notre sexe ; nous n’aurons pas le choix alors de nous ruer vers les autres, de fraterniser dans une vaste copulation qui ressuscitera le véritable bonheur. Notre amour sapera les fondement de leur société. […].

Sexes de tous les pays, unissez-vous ! »

Caroline Granier, groupe Claaaaaash


L’écrivain et militant anarchiste québécois sera présent à la bibliothèque La Rue située au 10 de la rue Robert-Planquette à Paris (métro Blanche ou Abbesses) le dimanche 7 décembre à 15 heures





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