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Vous avez dit « wobblies » ?

« IWW, le syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis » de Larry Portis
Le jeudi 4 décembre 2003.

« La mission historique de la classe ouvrière est de supprimer le capitalisme. L’armée des producteurs doit être organisée non seulement pour la lutte quotidienne contre les capitalistes, mais aussi pour prendre en main la production quand le capitalisme aura été renversé. En nous organisant par les industries, nous formons la structure de la nouvelle société à l’intérieur même de l’ancienne. »

Préambule de la Constitution des IWW, septembre 1908, Chicago.

Plus élaboré que celui de 1905, ce document ne mentionnera plus l’action politique.



C’est une nouvelle édition, remaniée, du livre de Larry Portis sur les IWW que nous livrent les éditions Spartacus, la première datait de 1985. Créés en 1905, les IWW existent encore aujourd’hui et sont surtout actifs contre la globalisation. Ils publient le journal The Industrial Worker. L’Araignée serait bien inspirée d’en dire plus sur la situation en allant se promener sur la Toile.

Jusqu’en 1924, pendant presque vingt ans, les IWW ont fait face au capitalisme américain, écrivant les plus belles pages du syndicalisme révolutionnaire de ce pays. Traduire IWW (Industrial Workers of the World) par « ouvriers industriels du monde » n’est pas très heureux : le mot « industriel » mettait alors l’accent sur l’organisation des prolétaires américains « par industries » et non pas « par métiers ».

Les wobblies, ce sont les adhérents des IWW, dont le nombre a pu avoisiner les 100 000 militants. Ce furent des révolutionnaires intègres et efficaces, essentiellement pragmatiques et qui pratiquaient l’action directe. Sans sectarisme, s’inspirant à la fois de l’anarchisme et du marxisme, ils ne tentèrent jamais de s’ériger en parti et mirent en avant les principes de la solidarité ouvrière : « Un préjudice subi par un seul d’entre nous est un préjudice causé à tous. »

L’expansion capitaliste

Fin XIXe, début XXe, une énorme émigration ouvrière, souvent non qualifiée, venant de tous les pays, entre aux États-Unis espérant trouver sur cette terre moins de misère que chez eux. Ce nouveau prolétariat sans défense face à un capitalisme en pleine expansion se voit rejeté par les syndicats réformistes. C’est aussi contre ce syndicalisme-là que les IWW ont voulu rassembler et les ouvriers qualifiés et les non-qualifiés avec pour but la construction d’un mouvement révolutionnaire.

À ce moment, la classe ouvrière des États-Unis se présente très hétérogène, diverse ethniquement, sans culture commune : le mythe du self-made-man qui prévalait alors mettait l’accent sur l’individu plutôt que sur le collectif. Là, furent quelques-uns des obstacles majeurs au projet des IWW.

La naissance des IWW, une quarantaine d’années après la fin de la guerre de Sécession, marque une nouvelle étape de l’organisation de la classe ouvrière états-unienne qui fait suite à la victoire du Nord sur le Sud, victoire d’une bourgeoisie industrielle innovante sur une bourgeoisie rurale néo-féodale. Le boom économique qui suivit mit les États-Unis, dès 1900, à la hauteur de la France, de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne réunis.

Larry Portis, en revenant sur les luttes passées, nous explique que les IWW ne sont pas nés par génération spontanée : il cite ainsi nombre de luttes ouvrières : « Les mêmes troupes qui avaient massacré les Sioux après la bataille de Little Big Horn en 1876 dans le Montana arrivèrent à Chicago en 1877 pour écraser la grève. »

Le 1er mai 1886 et les combats pour l’obtention de la journée de huit heures furent temps de honte pour le capitalisme : Larry rappelle à notre mémoire la pendaison des militants de Chicago, etc.

1894, les cheminots, avec comme leader Eugen Debs, sortent vainqueurs d’une lutte contre la Great Northern. Encouragés, les ouvriers osèrent affronter la compagnie Pullman. 6 000 soldats, 5 000 gardes et 3 000 policiers firent treize morts et une soixantaine de blessés dans la seule ville de Chicago : Debs fut emprisonné, la loi martiale proclamée et la grève déclarée illégale.

Wobblies ?

Les wobblies étaient-ils marxistes ou anarchistes ? S’ils s’appuyaient sur une analyse marxiste du capitalisme et de l’État, ils restèrent antiautoritaires tout en lisant Marx, mais aussi Bakounine et bien d’autres ; ils refusèrent l’idée de « dictature du prolétariat » quand en 1920, à la demande de Zinoviev, le comité des IWW déclina l’offre d’adhérer à la IIIe Internationale. Les wobblies furent des partisans farouches de l’autonomie des syndicats sans pour autant s’opposer à l’activité politique des socialistes parlementaristes. Ainsi, Big Bill Haywood, autre leader charismatique des wobblies était membre du Socialist Party. Lors d’une future interview de Larry, il serait bon de demander des éclaircissements sur ce point précis et sur bien d’autres.

Les wobblies cultivaient un internationalisme qu’ils vivaient au jour le jour, sur le terrain : des syndicats identiques aux leurs furent fondés au Canada, en Australie, au Chili, en Afrique du Sud, en Nouvelle-Zélande, etc. Les IWW publièrent de nombreux journaux et brochures en plusieurs langues : polonais, français, espagnol, japonais, etc.

Les wobblies furent des antiracistes, effectivement, à l’inverse des syndicats réformistes ; syndiquer les Noirs du Sud comportait des risques énormes. Rappelons que Big Bill Haywood, lors d’un congrès d’affiliations des travailleurs du bois, en 1910, rassembla pour la première fois Blancs et Noirs dans une même salle, ce qui était parfaitement interdit par la loi.

Les wobblies furent des éducateurs sensibles à l’analphabétisme qui touchait l’ensemble de la classe ouvrière, aussi, à la première page de leur journal, on pouvait lire la devise : « Éducation, organisation, émancipation. »

Syndicalistes révolutionnaires

Conflits en nombre, échecs et victoires forgèrent les outils de ce qui sera le syndicalisme révolutionnaire des IWW à partir de 1904 : il s’agissait de constituer une centrale syndicale « industrielle » puissante, opposée au regroupement par métiers, fusionnant plusieurs syndicats et associant treize secteurs industriels différents.

Surtout confrontés à une violence particulièrement sanglante, les wobblies s’efforcèrent d’inventer de nouvelles formes de lutte : ils furent les premiers aux États-Unis à pratiquer la grève sur le tas en 1908 contre la General Electric. Ainsi, ils s’efforçaient d’éviter soigneusement toute violence face aux provocations et n’y répondaient qu’en cas de légitime défense.

« La tactique de la résistance passive ne fut cependant ni officiellement adoptée ni généralement conseillée par le syndicat, mais elle fut suivie » : les lois sur les conspirations pouvaient conduire très rapidement des militants innocents à la potence en cas d’attentats. Par ailleurs, la perpétration d’actes de violence retournait immédiatement contre eux une partie de la population qui aurait pu leur être favorable. Il serait intéressant d’approfondir cette prise de conscience par rapport à la violence et de mieux en analyser les diverses formes d’action. Y a-t-il une filiation avec l’action et la pensée de Thoreau ou avec d’autres ? À noter toutefois que de nombreux wobblies participèrent à la Révolution mexicaine.

Souvent dénoncés comme des anarchistes lanceurs de bombes, il est significatif qu’ils furent les premiers, avant bien d’autres, à pratiquer les techniques de la non-violence, du moins ceux de la désobéissance civile : il y a ainsi une nouvelle filiation entre leurs manières de faire d’alors et celles, plus récentes, des Noirs américains pour l’obtention de leurs droits. Par ailleurs, lors de la guerre du Vietnam, il semble que leur exemple soit resté bien vivant lors des différentes manifestations.

« Affronter directement les forces du capital sans provoquer de réaction sanglante, tel était l’enjeu permanent pour les IWW. »

Mais, pour les wobblies, les luttes décisives se font sur le terrain de la production : le concept de lutte de classe est premier. Ils étaient convaincus que seul le mouvement ouvrier autonome, ayant conscience de lui-même, pouvait démanteler le système de production capitaliste et celui de poser les fondations d’une société égalitaire. Également, on ne peut que saluer le refus permanent « de parvenir » qu’ils manifestèrent car il y a une fierté à appartenir à la classe des producteurs et d’y rester. Ainsi, ils créeront ce que l’on peut nommer une culture de classe avec l’édition de chansons, de romans, de pièces de théâtre, etc. Pour eux, il ne pouvait y avoir de clivage entre la pratique quotidienne et la théorie et, sans s’opposer aux intellectuels, ils se méfieront toujours de tous ceux qui voulurent les diriger. Les wobblies auront toujours fait preuve, à la base, de capacités d’initiative et d’imagination révolutionnaire.

Exemples plus que symboliques, ce sont les luttes pour la « liberté de parole » qui leur attira la sympathie de l’opinion publique tout en mettant l’accent sur l’hypocrisie et les contradictions de l’institution démocratique et sa collusion avec le patronat.

Éradication des wobblies

Comment expliquer la quasi-disparition de cette magnifique organisation de lutteurs ouvriers ? Certainement par une répression qui fut terrible et qui versa souvent dans l’horreur : assassinats, tortures, disparitions, emprisonnements, lock-out et emploi de « jaunes ». L’idéologie nationaliste lors des deux guerres mondiales et une loi sur la conscription adoptée en juin 1917 jouèrent leur rôle. À noter, par ailleurs, que le capitalisme, allié aux syndicats réformistes, sut créer une sorte de couche favorisée qui bénéficia de la productivité accrue et put accéder à une plus grande consommation et à un certain confort, tuant ainsi tout esprit de revendication.

Nous sommes actuellement dans une phase où le capitalisme s’installe à l’échelle planétaire, amorce d’un pouvoir étatique de même ampleur. L’économie « nationale » est en voie de disparition, et l’ennemi capitaliste devient de moins en moins identifiable.

« Une opposition idéologiquement homogène et hiérarchiquement structurée à cette nouvelle forme de la production et du contrôle capitaliste est à peine imaginable. En revanche, des réseaux de groupes tissant des contacts pour bloquer la machine capitaliste sont concevables. Sans "direction" hiérarchique ou centralisée, c’est un "mouvement" dans le sens où il n’existe pas de leaders récupérables. »

L’esprit de combat inventif transmis par les wobblies n’est sûrement pas étranger aux trois possibilités de lutte qui peuvent être envisagées contre la globalisation du capital et de la domination, comme se plaît à le signaler Larry Portis et que nous reprenons ici de façon très schématique : l’information circulant par Internet (capitalistes et gouvernements auront de la peine à paralyser ce système sans se paralyser eux-mêmes) ; la désobéissance civile massive ainsi qu’elle a commencé à Seattle en 1999, ces manifestations dépassant la légalité pour exprimer une légitimité morale et sociale ; le sabotage, qui doit toucher le capital au sein de l’appareil de production, ou l’action directe économique, contre la publicité par exemple (voir Le Monde libertaire, n° 1336). Rappelons que l’image du « chat noir » fut adopté par les wobblies comme le symbole du sabotage.

Petit bouquin passionnant qui se lit sans peine, nous ne pouvons qu’encourager chacun à se le procurer auprès de sa librairie préférée.

André Bernard


Larry Portis, IWW, le syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis, Spartacus, 2003, 172 p., 12 euros.





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