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Reciviliser la ville, ou l’espace public à l’heure du nettoyage socio-ethnique

Le jeudi 29 avril 2004.

« Pas lieu d’être » de Philippe Lignières. À la télévision, sur France 3, le lundi 3 mai 2004, dans la nuit, à 0 h 30 : « La case de l’oncle doc ». Documentaire de 52 minutes.



Pourquoi ce titre ? Il existe aujourd’hui certaines catégories de personnes dont la présence dans la cité semble jugée superflue et inconvenante, gênante, insupportable voire intolérable. Des gens qui, en quelque sorte, ne font pas partie de la communauté supposée des citadins-citoyens et qui, de ce fait, doivent être évincés des lieux qu’aiment à fréquenter ces derniers. En un mot, des « indésirables » qui n’ont « pas lieu d’être » dans la ville.

Qui sont-ils ? Depuis plus de deux décennie, ministres de l’Intérieur et gardes des Sceaux, toutes couleurs politiques confondues, se sont relayés pour en faire dresser la liste. Une liste toujours actualisée et complétée pour inclure de nouvelles catégories : clochards, vagabonds, mendiants, zonards, sans-abri, réfugiés, sans-papiers, prostituées, etc. Et, plus largement : des pauvres, de plus en plus nombreux et, surtout, de plus en plus visibles dont le tort principal est de venir, par leur seule présence, polluer l’environnement urbain.

Aux yeux des habitants « légitimes » (marchands de biens, agents immobiliers, promoteurs, commerçants, consommateurs, résidents ayant pignon sur rue, « bobos » friqués, touristes, etc.) et des autorités qui les représentent, ces gens de peu n’ont pas de raisons d’exister dans la ville et, surtout, dans l’espace public, pourtant — en principe — accessible à tous.

Au nom de l’idéologie sécuritaire, on persuade « l’opinion publique » qu’il y a des individus qui ne sont pas à leur place et, donc, qui n’ont pas leur place dans certaines rues, sur les places ou les « dalles », dans les squares ou les parcs, dans les gares, les stations de métro, les centres commerciaux, etc.

Que leur reproche-t-on ? D’être sales, mal habillés, parfois bruyants, étranges — et souvent étrangers ! —, inquiétants, menaçants. À l’instar des « inemployables » avec lesquels ils se confondent d’ailleurs souvent, rejetés d’un « marché du travail » « flexibilisés » par la globalisation capitaliste, ce sont des gens « en trop ».

Délinquants en puissance, réels ou virtuels, au fur et à mesure que l’« incivilité » se voit criminalisée, ils ne sauraient, par conséquent, « trouver place », sinon au sein de la ville considérée dans son ensemble — des lieux de relégation sont prévus pour les « accueillir » —, du moins dans les espaces urbains où la « civilité » est censée devoir régner plus qu’ailleurs. En d’autres termes, il ne saurait y avoir de « lieu » pour eux dans les espaces appelés à (re)devenir des hauts lieux de l’urbanité.

D’où, et c’est le thème central du film, des campagnes de « nettoyage » socio-ethnique pour « civiliser » (sic) certaines voies publiques, pour « requalifier » certains quartiers, c’est-à-dire les réserver à des gens de qualité. À cet égard, les lois et réglementations nouvelles sur le « bon usage » de l’espace public ne suffisent pas. L’omniprésence des forces de l’ordre urbain (policiers, vigiles, gardiens, « médiateurs » et autres agents de sécurité) non plus. Pas plus que la prolifération des caméras de vidéo surveillance. C’est pourquoi des urbanistes, des architectes, des paysagistes ou des plasticiens sont embauchés pour « (re)modeler » l’espace construit à des fins dissuasives. « Aménager les lieux pour prévenir le crime » : telle est le mot d’ordre officiel qui inspire la mise en place de ce que l’on appelle dans les pays anglo-saxons un « defensible space » et, en France, une « architecture de prévention situationnelle ».

Ce sont les différentes facettes de cette « écologie de la peur » que montre le Pas lieu d’être. Le cinéaste, Philippe Lignières, auteur de ce documentaire décapant, en résume bien le propos :
« Au nom de la sécurité ou de l’hygiène, un urbanisme de la non-assistance s’organise froidement. Synonyme depuis toujours de civilisation, d’ouverture et de solidarités complexes, la ville se morcelle et se ferme de plus en plus à l’autre. Les victimes auxquelles on pense en premier lieu sont les sans-abri. Mais, au-delà, c’est toute la façon de vivre dans et de la cité qui en pâtit. Dans cet urbanisme de la surveillance et de la suspicion, la mission historique de la ville, faite de rencontres, de confrontations parfois difficiles mais constructives d’un “être ensemble”, se dissout peu à peu. »

Jean-Pierre Garnier





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