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Pas un homme pour la guerre !

Le jeudi 6 février 2003.

Le 1er novembre 1954 débutait la guerre d’Algérie qui a longtemps caché son nom. Depuis des décennies, les « Algériens d’origine musulmane » luttaient par différents moyens pour obtenir des droits égaux aux « Algériens d’origine européenne », en vains efforts face à la surdité volontaire et à l’aveuglement de ceux qui détenaient tous les pouvoirs. Présentation en termes très simplifiés pour décrire une situation autrement complexe qui ne dit pas la volonté de tout un peuple excédé par l’oppression et qui ne voit plus d’autre issue que de créer sa nation indépendante.

En ces années 50, la France métropolitaine sommeillait, sortie à peine de la guerre 39-45 ; elle commençait à goûter aux bienfaits de la consommation après des années de restrictions et se souciait peu des événements extérieurs à l’Hexagone.

Que se passait-il en Algérie ? On ne savait pas trop : rien de bien nouveau en tout cas, semblait-il, et il fallait être un militant bien informé pour le dire. Et encore…

Au début, les militants hésitèrent. Pour qui prendre parti ? D’un côté, les partisans du MNA (Mouvement national algérien) de Messali Hadj, connu, mais en perte de vitesse ; de l’autre, le FLN (Front de libération national complètement inconnu lors du déclenchement de l’insurrection). Les différents groupes anticolonialistes qu’ils soient trotskistes ou anarchistes balancèrent un temps pour choisir enfin le FLN après que ce dernier eut exterminé physiquement le MNA lors de luttes fratricides particulièrement sanguinaires. D’autres ne choisirent pas, et attendirent…

Si ma mémoire n’est pas trop infidèle, et à la mesure des connaissances que j’avais de la situation (j’ai commencé à fréquenter le groupe Sébastien-Faure de la Fédération anarchiste à Bordeaux vers cette période), je dois dire que la Révolution algérienne n’était pas à l’ordre du jour des causeries. Pour la plupart des gens, militants y compris (est-ce que je me trompe ?), l’Algérie c’était la France. Créer une nouvelle nation, un nouvel État n’était pas un projet à retenir, sans nier pour autant que la lutte anticolonialiste se révélait nécessaire et juste. Aussi faut-il peut-être saluer une plus fine analyse politique du moment chez les jeunes militants de la Fédération communiste libertaire. Face à eux, les militants légèrement plus âgés de la FA d’alors ne faisaient pas moins preuve de lucidité, ou d’une autre expérience, sur l’avenir d’un mouvement révolutionnaire caractérisé par son nationalisme, une religiosité musulmane affichée, un militarisme à tout crin et une violence extrême.

Comme le rappelle André Devriendt, dans ce journal, la FA de ce temps était à reconstruire, expulsée de ses locaux, privée de son moyen d’expression, Le Libertaire, par la FCL ; il faut rappeler sans craindre de se répéter que les militants étaient rares, les jeunes plus rares encore…

« Jeune », je me sentais isolé. Ma préoccupation, alors, n’était pas la guerre coloniale qui se préparait, mais la guerre tout court. Quelle attitude prendre face à l’armée ? J’étais antimilitariste, tout simplement, et n’envisageais pas un seul instant de revêtir un uniforme quelconque. Ce n’est que plus tard qu’une culture anticolonialiste s’est en quelque sorte rajoutée. Quand j’ai interrogé les membres du groupe de Bordeaux sur la délicate question militaire, je n’ai pas obtenu de réponse qui me satisfasse : la prison risquait d’être interminable (on perdait un militant…) et l’exil problématique. Le mieux n’était-il pas de « faire son service » en passant entre les gouttes ? Oui, ma déception fut totale. Aussi, je résolus de me débrouiller sans aide aucune.

À suivre les témoignages de la FCL (vidéo, livres et documents divers), on pourrait penser qu’elle seule (chez les anarchistes) a fait quelque chose de concret durant cette guerre. Je ne nierai pas son action et ses prises de position extrêmement courageuses qui la conduisirent à son anéantissement dès l’été 1956. Mais on risque d’oublier que d’autres libertaires ont continué à lutter, car si la prise de conscience se fit lentement, elle se fit.

Par exemple, en août 1956 se tenait un camping des Jeunes libertaires à Salernes dans le Var. La plupart se rangeaient, si j’ose dire, dans la tendance qualifiée d’« individualiste », catégorie abhorrée par les anarcho-communistes de la FCL. Mais rien n’est aussi simple. C’est lors de ce rassemblement que fut organisé, à ma connaissance, le premier réseau anarchiste pour faire passer en Suisse insoumis, déserteurs et autres rappelés par la guerre d’Algérie. J’y étais… mais je n’en sus rien, malgré mon intérêt certain : la discrétion était de rigueur ! Par mes propres moyens, j’arrivai à Genève en octobre où je retrouvai Pietro Ferrua participant de ce camping et, sur-le-champ, j’eus la charge de la caisse de solidarité. Très rapidement aussi, les premiers réfractaires pointèrent leur nez à la frontière.

À Genève, l’aide venait également de pacifistes suisses, de quakers, de socialistes, de la Ligue des droits de l’homme, et même d’un ancien déserteur de la guerre 14-18.

Le groupe anar de Genève, à la moyenne d’âge très élevée, fit alors peau neuve. De son côté, André Bösiger, militant très actif du groupe genevois, était en contacts réguliers avec le groupe de Macon qui avait fait scission d’avec la FCL et qui travaillait directement, me semble-t-il, avec le FLN. J’eus souvent le plaisir de rencontrer cette équipe à la bonne humeur débordante. Le réseau Jeanson et le « sous-réseau » Jeune Résistance fréquentaient par ailleurs les divers locaux et logis des Genevois du moment. Je me souviens d’un magnifique couscous dégusté dans le logement de Pietro, où j’habitais alors, avec la présence de Francis Jeanson, de Robert Davezies, de Jean-Louis Hurst et d’autres dont les noms m’échappent. Je ne garantis pas que les règles du cloisonnement qu’impliquait la clandestinité étaient bien respectées. Quelques insoumis, et leurs compagnes, travaillèrent alors avec Jeune Résistance.

En 1960, je partis en Belgique, où j’ai pu constater, là aussi, que la lutte anticolonialiste se menait sur deux fronts : par l’aide directe au FLN (aide toujours critique, mais aide quand même) et par une solidarité totale avec les insoumis, déserteurs et réfractaires.

À Bruxelles, le « groupe de soutien » se composait de chrétiens, de francs-maçons, de libertaires (dont un insoumis de la guerre 39-45), tous entretenant entre eux des rapports d’amitié.

C’est à Bruxelles (fin 1960-début 1961) que je pris contact avec l’Action civique non violente qui depuis peu se solidarisait « physiquement » avec les jeunes qui refusaient cette guerre coloniale. Je décide de revenir clandestinement en France et de me constituer prisonnier, publiquement, lors d’une action collective organisée par l’ACNV. L’action consistait pour des adultes à peine plus âgés qu’un réfractaire à adopter son identité, partager son arrestation, son emprisonnement et à ne le quitter que, contraint et forcé, lorsque les autorités avaient enfin déniché le « bon » parmi les « mauvais ». Mais l’action ne s’arrêtait pas là, elle se maintint jusqu’à la fin de la guerre. Et c’est une longue histoire. Simple souvenir… quand, m’apprêtant à suivre deux gendarmes qui déclinaient mon nom et me réclamaient, je vis six gaillards se lever comme un seul homme pour suivre les pandores et déclarer porter mon nom ! (le rappel de ce geste provoque toujours en moi une émotion forte). Les gendarmes, ce jour-là, repartirent les mains vides. Il était loin le temps où on me conseillait de me faufiler entre les gouttes.

Des amis engagés dans la lutte menée par l’Action civique non violente durant la guerre d’Algérie et qui font actuellement un travail sur cette période écrivent qu’« entre 1952 et 1962 il y eut 470 objecteurs condamnés, 300 à 400 insoumis et déserteurs engagés sur 3 000 à 4 000 réfractaires officiellement dénombrés ». Tout ça sur 2 000 000 d’appelés qui ont participé à cette guerre.

Oui, nous étions une minorité.

Souvent, depuis, des proches m’ont demandé : « Mais qu’ont-ils fait, durant cette période, les libertaires en âge de partir en Algérie ? » La réponse, je la connais un peu. Et alors ? Ce n’est pas à moi d’en juger.

N’empêche ! Je pense quelquefois que si avec untel et avec tel autre, militants très connus, et avec d’autres encore, nous avions pu unir nos efforts, faire face ensemble…

Mais de là à donner des leçons ? Non !

À d’autres ce soin…

André Bernard


Sur ces épisodes voir aussi : André Bernard devant ses juges ; Six André Bernard.





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