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Anti-américanisme ou alter-américanisme ?

Le jeudi 5 février 2004.

Des écrivains de droite, comme Jean-François Revel, ont récemment tiré à boulets rouges contre l’« antiaméricanisme » qui représente selon eux une menace contre la société de « droit », la liberté et l’égalité. L’antiaméricanisme est par ailleurs fort répandu au sein de la gauche, de l’extrême gauche, du mouvement altermondialiste et du mouvement anarchiste. Les États-Unis sont à juste titre accusés d’être impérialistes. L’Afghanistan et l’Irak, mais aussi McDonald’s et les films hollywoodiens, sont autant de preuves de cet impérialisme. De plus, les Américains seraient bêtement nationalistes, profondément bigots, férocement matérialistes et obnubilés par les grosses voitures, la bouffe industrielle et la culture préfabriquée, sans aucune considération pour les plus démunis chez eux ou ailleurs, ni pour l’impact désastreux qu’a leur mode de vie sur le système écologique. Ce portrait est juste et j’en sais quelque chose, puisque je suis moi-même né à Montréal, à une centaine de kilomètres de la frontière des États-Unis, et que j’effectue des recherches universitaires à Boston depuis environ trois ans. Mais à l’image des Américains qu’il dépeint, ce portrait a aussi le défaut de manquer de nuance…

J’ai croisé de très nombreux anarchistes « antiaméricains » lors d’un séjour en France de mars à juillet 2003, dans le cadre des mobilisations contre le sommet du G8, pour qui ce portrait correspondait avec exactitude à la réalité des États-Unis. Ces anarchistes m’expliquaient l’air grave les raisons pour lesquelles ils se refuseraient de mettre les pieds aux États-Unis. Premièrement, la culture américaine n’est pas attirante et ils préfèrent visiter des coins du monde plus sympathiques (Moyen- Orient, Asie, etc.). Rien d’intéressant, donc, dans les grandes autoroutes, les complexes immenses de centre d’achat, les tavernes miteuses, les grosses voitures, les gratte-ciel pour compagnies multimilliardaires, etc. Voilà qui est légitime. Deuxièmement, et plus important encore, visiter les États-Unis serait un geste qui vient légitimer et renforcer cette puissance injuste et tyrannique. Entrer aux États-Unis comme touriste et y dépenser ses euros, c’est favoriser — voire financer — un système militariste et impérialiste et une société raciste et violente.

Tout d’abord sensible à leurs critiques envers la plus grande puissance mondiale, je sentais pourtant un malaise… et j’en suis venu à soulever trois objections contre cette volonté de boycott. J’ai rappelé premièrement que la France de 2003-2004, présidée par Jacques Chirac, gouvernée par Jean-Pierre Raffarin et policée par le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, était elle aussi impérialiste et militariste (interventions de soldats français en Afrique, dont en Côte-d’Ivoire), et violente et raciste (c’est tout de même en France que le Front national a raflé 20 % des suffrages aux élections présidentielles en 2002, et c’est Sarkozy qui a mis en place en moins d’un an des mesures dirigées directement contre les jeunes « Arabes » des banlieues, contre les prostituées « étrangères » et contre les « sans-papiers » qu’il expulse en masse et de façon brutale). Les anarchistes du Québec, d’Allemagne ou d’ailleurs devraient-ils donc éviter de venir en France pour ne pas financer — bien modestement — un système aussi injuste que l’est celui de la France ? Deuxièmement, les anarchistes ne sont-ils pas dès lors pris dans une situation intenable, puisque tous les États sont autoritaires, hiérarchiques, répressifs et injustes ? L’État des États-Unis est de loin le plus puissant, mais il n’y a là qu’une différence quantitative et non de qualité — de nature — avec l’État français, canadien, israélien, russe, pakistanais, etc. Enfin, et plus important encore, il y a aux États-Unis un incroyable réseau de militants anarchistes où les anarchistes français seraient très chaleureusement accueillis et où ils pourraient circuler en marge des structures officielles, sans avoir à manger chez McDonald’s…

Des milliers d’anarchistes, ou d’écologistes, de féministes et de pacifistes antiautoritaires sont actifs aux États-Unis. Des organisations comme Earth First ! Earth Liberation Front ! Direct Action Network, Ruckus Society, Act Up ! AK Press, la NEFAC et des personnalités comme Noam Chomsky et Murray Bookchin, participent à une vaste mouvance libertaire américaine. Plusieurs militants des États-Unis ont des liens avec leurs voisins mexicains et canadiens, et ils tentent de tisser des liens avec les communautés défavorisées aux États-Unis, comme les Afro-Américains, les Latino-Américains et les Amérindiens. Ce réseau incarne mieux que les institutions officielles les principes politiques fondateurs des États-Unis : la liberté, l’égalité et la justice.

Au début du XXe siècle, deux militantes anarchistes très actives aux États-Unis soulignaient leur profond attachement à certaines valeurs américaines traditionnelles. Emma Goldman écrivait ainsi : « Je sens que les États-Unis sont “mon pays”, dans le sens profond des valeurs spirituelles. Je ne parle pas, bien sûr, des États-Unis des membres du KKK, des censeurs moraux officiels ou non […]. Pas de l’Amérique du Congrès, de l’ineptie respectable, des plus hauts gratte-ciel et des plus gros sacs à monnaie. Pas des États-Unis du petit provincialisme, du nationalisme étroit, du matérialisme vain et de l’exagération naïve. Il y a, heureusement, d’autres États-Unis […], et c’est à cette Amérique que je suis fière d’appartenir. » Dans L’Anarchisme et la tradition américaine, l’anarchiste Voltairine de Cleyre établit un parallèle similaire entre les idées chères aux anarchistes et aux Américains, soulignant que les pratiques des pouvoirs officiels aux États-Unis (gouvernements et capitalistes) sont malheureusement en contradiction avec les principes fondateurs de ce pays. C’est aujourd’hui encore ce que déclare un intellectuel libertaire comme Noam Chomsky, qui analyse la pratique des entreprises militaires et les manœuvres économiques des pouvoirs officiels aux États-Unis et prouve qu’elles ne sont que l’incarnation destructrice d’une simple volonté de pouvoir, même si elles sont justifiées — de façon rhétorique — par des principes de liberté, d’égalité et de justice.

Les anarchistes antiaméricains d’aujourd’hui font d’une certaine manière une erreur analogue à celle des gens de droite et des humanistes bon ton qui se réjouissent de constater que la plus puissante armée du monde est américaine. Anti et pro-américains confondent le gouvernement avec le pays des États-Unis. Les anarchistes sont antiaméricains parce qu’ils ne voient au sommet des États-Unis que corruption, mensonge et volonté de puissance et réduisent la société américaine à l’État. De leur côté, les gens de droite et les humanistes pro-américains croient naïvement au discours officiel de l’État américain, riche de référence à la « liberté », à la « démocratie », au « droit » et à la « justice », et ils en viennent à croire que la politique étrangère et les guerres des « démocraties » sont plus légitimes et « humaines » que celles des régimes autoritaires.

Sur le territoire des États-Unis s’étend un Empire hétérogène, bigarré, éclaté. Que de différences entre les diverses méga-villes (New York, Los Angeles, Chicago, etc.), entre ces villes et les campagnes, entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud, entre les pauvres et les riches, entre les Blancs, les Afro-Américains, les Latino-Américains, les Amérindiens, entre les ultrachrétiens et les juifs, les musulmans et les athées, les militants Black Blocs et les policiers, les millions de détenus et leurs gardiens de prison. Que de différences entre les partisans de la politique officielle des États-Unis et les dissidents, très nombreux, mais qui vivent des moments très difficiles, surtout depuis les attaques aériennes du 11 septembre 2001.

Aux États-Unis, les partisans du pouvoir officiel attaquent très durement ceux et celles qui critiquent le pouvoir. Comme à l’époque de la chasse aux sorcières communistes, dans les années 50, ceux et celles qui ne rentrent pas dans les rangs sont accusés publiquement d’« unamerican acts » (d’actes non américains), une expression qui en dit long sur la vision simpliste et homogénéisante qu’entretiennent beaucoup d’Américains à l’égard de leur propre pays. Cette expression évoque l’idée du « traître ». Paradoxalement, ce sont donc les Américains eux-mêmes qui sont les premiers anti-américains, les uns et les autres se critiquant en remettant en cause l’identité même de l’« autre ».

Aujourd’hui, en raison du traumatisme du 11 septembre 2001, quiconque s’oppose aux dirigeants de la Maison Blanche est accusé de ne pas être américain. On ne se surprendra donc pas du calme relatif qui règne maintenant aux États-Unis, même si la « bataille de Seattle » en novembre 1999 et les grandes manifestations contre le Fonds monétaire international et la Banque mondiale à Washington DC en 2000 avait laissé entrevoir un mouvement contestataire fort et bien organisé, au sein duquel les anarchistes jouaient un rôle important.

Lors d’un débat au Sénat au sujet d’une proposition de soumettre les véhicules (in)utilitaires sport — les gros 4x4, qui représentent aujourd’hui environ 1/3 des véhicules personnels aux États-Unis — à des normes plus écologistes de consommation d’essence, le sénateur Trent Lott a déclaré qu’un tel règlement serait « unamerican ». Il n’y avait pourtant là rien de bien audacieux. Plus polémique avait été l’action d’un groupe autonome d’Earth Liberation Front ! une mouvance d’écologistes radicaux et antiautoritaires clandestins, qui avait fait brûler des dizaines de véhicules (in)utilitaires en mars 2001, à Eugene, en Oregon. Entre l’action directe de ces anarchistes et l’esprit qui règne au Sénat, le fossé est si large qu’il faut éviter de condamner les États-Unis comme s’il s’agissait d’un bloc homogène et monolithique. Par solidarité, les anarchistes à l’extérieur des États-Unis doivent se rappeler qu’au cœur même de l’Empire, luttent dans des conditions très difficiles des hommes et des femmes qui se réclament non pas de la bannière aux cinquante étoiles, mais du drapeau noir.

Francis Dupuis-Déri


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