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« Wild side »

de Sébastien Lifshitz
Le jeudi 20 mai 2004.

« Ce qui m’a intéressé, c’est comment ce lien qu’ils créent à trois va les aider à vivre, à donner un sens à leur vie. Créer un espoir, les sauver non pas de leur marginalité, parce que là il n’y a rien à sauver, mais de cette désespérante solitude. Dans le fond Wild Side est un film d’amour. »

Sébastien Lifshitz

Troisième long-métrage de ce jeune réalisateur français (après Presque rien et La Traversée) Wild Side est effectivement un film d’amour et de lumière.

L’amour est tout d’abord dans le regard du cinéaste posé sur les personnages de l’histoire et sur les lieux du tournage, un nord de la France vide de tout sauf de lumière. Et c’est cette même lumière qui jaillit tour à tour sur les visages et les corps de Stéphanie, Mikhail et Djamel ainsi que de la mère mourante pour nous dire que la vie peut devenir acceptable si on utilise le langage de l’amour.

L’histoire tient à un fil, comme la vie du reste : Stéphanie, transsexuelle, retourne dans la maison isolée et délabrée de ce Nord en ruine pour assister la mère dans ses derniers jours ; elle est accompagnée par Mikhail, émigré clandestin russe et par Djamel, jeune beur des cités parisiennes se prostituant avec hommes et femmes au hasard des rencontres.

Trois êtres humains qui se sont rencontrés, s’aiment et ne se quittent plus.

L’amour qui les unit va au-delà de tout : gommés les différences, les préjugés, les tabous, les dogmes et les règles, nous voilà enfin face à de véritables individus qui, ayant depuis longtemps coupé les ponts avec la société, vivent avec cohérence leur liberté conquise au prix d’immenses sacrifices et souffrances.

La marginalité de ces trois personnages, donnée comme postulat, est vite oubliée, le réalisateur nous plongeant immédiatement au fond de l’âme de chacun d’eux, pour y trouver quoi ? Eh bien, comme tout un chacun, une immense solitude face à la vie et surtout face à la mort. Mais alors quel remède à ça ? Un seul, l’amour. Retrouver le réconfort dans les bras l’un de l’autre, ensemble.

Et puis il y a le personnage de la mère de Stéphanie (Josiane Stoleru) que j’ai trouvé absolument sublime dans la nudité de son visage et de son corps — un corps qui en a fini à tout jamais d’être aimé et caressé par l’homme.

La mère va égrener des moments d’intimité rares avec sa fille, ponctués par les gestes du quotidien : c’est Stéphanie qui, avec amour la nourrit, lui fait sa manucure, lui lave les cheveux. Chaque opération est un moment privilégié entre mère et fille, où la première sait poser les questions justes et difficiles à son ex-Pierre, concernant sa vie intime, ses relations amoureuses.

Aucun jugement n’est porté sur le choix de Stéphanie et l’acceptation saine et généreuse de la réalité fait d’elle la mère que chacun de nous souhaiterait avoir…

Le présent de l’histoire est ponctué par un certain nombre de flash-back concernant l’enfance de Pierre : on le voit jouer avec sa sœur, courir dans ces terres vertes et vides inondées de soleil et de vent. Ce sont des moments de bonheur mais que Stéphanie retrouvera après la mort de la mère lorsqu’on la voit courir dans la lumière avec Mikhail et Djamel sur ces mêmes champs verts.

Il y a un moment du film où, le temps d’une scène, le réalisateur nous montre l’autre facette, celle du monde « politiquement correct », bref le monde d’en haut. Eh bien, elle donne les frissons ! Dans la boîte de nuit un très beau jeune homme bien parisien, bien propre, poli et tout et tout s’approche de Stéphanie et commence à la draguer.

Très vite, on sait ce qu’il veut, non pas la baiser mais la regarder pendant qu’elle baise avec un homme. Lequel ? Avec l’homme de la rue qu’elle lui indique depuis la voiture, à savoir Mikhail.

Dans la chambre les corps sont filmés en plan serré, ce sont des corps traversés de violence et de passion. Le Parisien lui ne voit que la scène de cul au premier degré, c’est lui qui donne les ordres sur le déroulement de l’acte et, une fois l’orgasme atteint, on entend un claquement de porte brutal.

En effet, il est parti sans voir l’amour qui unit ces deux corps et que la caméra nous montre dans un lent travelling droite gauche sur les bras des deux amants et sur la main de Mikhail qui caresse puis serre très fort celle de Stéphanie.

Et puis il y a Stéphanie, justement. À elle seule elle remplit tout l’écran (et quelle ressemblance étonnante avec Marlène Dietrich !) subjuguant littéralement le spectateur par la beauté de son visage et sa dureté aussi, mais toujours traversée par une immense tendresse.

Stéphanie ne joue pas un rôle, elle est soi-même, filmée dans sa vie, dans ses attitudes, ses espoirs, ses chagrins. Elle est belle, un peu distante et en même temps si près de l’autre.

Quand on regarde son corps superbe de femme avec un sexe d’homme, et le naturel avec lequel elle l’assume, on se dit que cela devrait être ainsi, pour tout le monde, dans la vie de tous les jours : on devrait pouvoir porter nos contradictions — sexuelles, culturelles, affectives — avec le même naturel que Stéphanie, sans ostentation ni culpabilité.

Sébastien Lifshitz nous donne avec ce film une grande leçon de vie, une vie enfin libérée du carcan des règles de conduite dictées par la société.

Et le dernier plan du film est là pour nous dire que cela est possible : dans le train qui les ramène à Paris après l’enterrement de la mère, ils sont tous les trois assis sur la même banquette, enlacés les uns aux autres. Ils somnolent ou rêvent bercés par le mouvement du train. Dehors, le paysage défile, ces champs du Nord sans fin, baignés de lumière. Au début les trois corps sont dans l’ombre du rideau de la vitre mais le train avance et la lumière arrive de droite à gauche, les découvrant lentement pour s’arrêter, radieuse, sur les trois visages aux yeux fermés.

Valeria Erba, groupe Nous autres





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