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Poussière au Guangxi

Le jeudi 23 septembre 2004.

« Lorsqu’on peint, deux touchers se rencontrent, celui de la main et celui du monde. Le toucher possède une énergie génératrice à laquelle correspond l’étalement du regard. Privé du toucher, l’œil peine à retrouver le chemin du regard et donc de la pensée », écrit Claude Margat. Dans ces phrases se concentrent, je crois, l’essentiel de l’art de peindre, mais aussi celui du voyageur qui se doit de pénétrer le paysage comme le peintre, car « le devenir de notre regard est lié à celui des choses et beaucoup plus loin encore au silence rêveur du songe éveillé. » Ce périple en Chine de Claude Margat s’inscrit dans la continuité de sa recherche picturale mais aussi de sa soif de connaissances personnelles et d’approfondissement de la philosophie, de la culture chinoises. Dans ce livre, à plus d’un titre admirable et passionnant, à la fois récit et essai, roman d’aventure et ouvrage de réflexions, il se livre à une étude géographique, humaine et artistique de ce coin de Chine, le Guangxi, province du Sud, dont son « ami François Cheng lui avait confié la beauté des vallées », où se côtoient l’héritage culturel chinois, le poids de la politique communiste et l’envie d’émancipation de la population. Ainsi cet héritage artistique n’est pas source de fierté et de gloire en Chine, car « tout ce que peut produire l’action humaine n’est pas définitif, donc peut être reconsidéré. C’est pourquoi les Chinois demeurent apparemment indifférents à leurs œuvres artistiques.  » (Livre des mutations, ouvrage fondateur de la civilisation chinoise.) De même, alors qu’en Occident le poids de la religion avait fait de l’artiste un intermédiaire entre les hommes et Dieu ou le diable, en Chine, l’écriture « n’est pas un don de Dieu mais une action de la pensée ».

Claude Margat nous livre ses connaissances, ses réflexions, ses pensées, mais plus encore il restitue fidèlement ce séjour : les aléas avec la police liés à sa présence et à son comportement d’artiste insolite (c’est moi qui souligne !), les rencontres avec les enfants, les voyages côtiers avec les pécheurs du lieu, etc. Pourtant, sa liberté n’a jamais été contrariée, et s’il avait disparu au cours d’une de ses excursions, personne ne s’en serait soucié ! Non par indifférence, écrit-il, mais parce que les habitants de cette contrée ont « la connaissance de la dure vie ». La Chine, d’ailleurs, s’ouvre à l’Occident, mais est-ce pour le meilleur ou pour le pire ? À ce propos, je reprendrai cette remarque de l’auteur à propos de la connaissance artistique pour l’avenir de ce pays : « Autant il est stupide de nier les bienfaits de la connaissance scientifique, autant il l’est aussi d’affirmer qu’elle est le seul outil de connaissance valide ! » Le miracle chinois, s’il existe, est plus d’ordre économique que moral aujourd’hui. Leur culture résistera-t-elle à McDonald, Microsoft ou Monsanto ?

Dans la philosophie chinoise, Claude Margat énonce la « dualité du plein et du vide ». Dans un ouvrage occidental, j’ai lu : « Dans le creux où tout repose. » Ainsi je retrouve cet écho : « Partout le plein fait le visible de la structure, mais le vide structure l’usage », Laozi, chap. 11, traduction F. Cheng, ou encore : « Le défi à relever n’est pas tant de produire du ressemblant que d’épouser la diversité dans l’unité de l’expression, ce qui se fait d’un seul souffle et mieux encore en apnée. C’est ainsi que l’on rassemble la présence sur le site, le vide à l’intérieur du plein. » En effet, le plein et le vide sont présence et absence, et on comprend évidemment, comme le dit Claude Margat, pourquoi les Chinois préfèrent Mallarmé à tous nos autres poètes, peut-être à cause de l’absence de tous bouquets, ou « l’expérience du vide bien sûr ! »

Mais Claude Margat, romancier, poète, essayiste, est peintre. Il réfléchit sur son art, sans s’éloigner de la parole, du mot. Il communique par la couleur et le son. Ce séjour en Chine, outre les multiples aspects dont on a parlé, est aussi celui de la continuité de l’apprentissage de la calligraphie, de la quête de la peinture chinoise. Durant ces semaines, il n’eut pas l’impression de véritablement peindre, de progresser. Il faut du temps, du repos, que le corps ressente les choses car « l’essentiel du travail ne se produit pas au moment de la confrontation avec le médium (encre, pinceau, papier) mais pendant la période d’attente qui précède celle de la préparation », et « une peinture, un poème sont nécessairement passés par un corps. C’est la chambre obscure où se réinvente l’image… » En peinture à l’encre, dont les Chinois sont les spécialistes, deux formes d’approche sont possibles, telles que nous les expliquent Claude Margat : 1. l’approche immédiate : dominer l’art du trait car la main doit sans hésitation répondre au déploiement du regard intérieur, et de citer Xu Wei et Chu Ta (dessin de couverture du livre) comme références ; 2. l’approche mesurée : voir des sensuels, l’influx passe par la caresse.

Poussière du Guangxi est un ouvrage complet, qu’il est nécessaire de méditer pour en retirer tout le sens et en découvrir les multiples visages. Il paraît difficile de surmonter ou de gommer ses propres références morales, sociales, philosophiques pour se plonger dans un monde lointain et quelque peu étranger, voire étrange parfois. Mais Claude Margat a su parfaitement maîtriser toutes les composantes de ce périple en Extrême-Orient. Il a fait œuvre aussi bien en tant qu’artiste qu’en tant qu’homme. Ce fait est si rare qu’il m’importait de le souligner. On pourra admirer en pages centrales de ce livre quelques belles reproductions de peintres chinois dont la précision et la finesse du trait sont sans égal.

Jean-Michel Bongiraud


Poussière du Guangxi, Claude Margat, Éditions de la Différence, 47, rue de la Villette, 75019 Paris, 18 euros.





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