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« L’Affaire Sacco et Vanzetti » de Ronald Creagh

Le mercredi 5 mai 2004.

Les deux anarchistes italiens, grillés sur la chaise électrique en 1927, étaient-ils innocents ou coupables des faits qui leur étaient reprochés ? La question demeure sans réponse, encore de nos jours. Ronald Creagh, pourtant, prend en compte, dans l’ouvrage qu’il vient de rééditer, les archives du FBI disponibles depuis peu ainsi que différents travaux récents, sans pour autant débrouiller ces événements imprimés dans nos mémoires et dans nos cœurs.

Les deux protagonistes eux-mêmes observèrent un mutisme constant sur certains aspects de leur vie militante. Avaient-ils quelque chose à cacher ? se demande Creagh.

Mais l’intérêt du travail de Creagh est ailleurs quand il replace cette histoire « exceptionnelle et banale » dans le contexte de l’époque. En effet, les compagnons Sacco et Vanzetti vont se trouver à la croisée de diverses routes de la mêlée sociale, portant leur drame à une dimension quasiment mythique ; leur calvaire provoquera une émotion profonde et des mouvements de protestation à l’échelle planétaire.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que ce sont des ouvriers immigrés, italiens, pauvres, face à un monde anglo-saxon qui ne les aime pas. Doit-on mettre l’accent sur la « chronique de l’immigration » et ses « conflits de mentalité » ou plutôt resituer cette tragédie dans son contexte de justice et de lutte de classe ? Les deux hommes sont des militants.

Côtoyant les célèbres wobblies des Industrial Workers of the World (« Les seuls étrangers ici, ce sont les capitalistes », Sacco et Vanzetti furent de cette galaxie d’un anarchisme pluriel, très vivant alors aux États-Unis, et participèrent plutôt du courant insurrectionnaliste d’un Luigi Galleani, qui exerça sa « plus grande influence de 1901 à 1919 ». « Anti-organisationnel », il fut, avec d’autres, de l’équipée « du Bénévent », en 1877, qui proclama la république sociale. Galleani croit aux capacités révolutionnaires du peuple et à la possible imminence de la révolution. La répression dans l’Italie d’alors fut efficace, et l’anarchisme quasiment liquidé. Creagh pense que trois décennies furent perdues pour nos idées et que le mouvement ouvrier italien, par la suite, s’organisa sans elles. Galleani, continuera à préconiser l’affrontement direct voulant ignorer un rapport des forces défavorable. Malatesta, lui, arrivé en 1899 s’opposera à cette stratégie. Il fera le choix de l’organisation et du militantisme au sein de la classe ouvrière, option plus proche de l’anarchisme actuel.

Toujours est-il que « les conflits entre partisans et adversaires de l’organisation, de l’action violente, du syndicalisme, seront transportés jusqu’au États-Unis ».

L’opinion américaine du moment attribuait « aux anarchistes » tous les attentats et toutes les violences, confortée par une presse aux ordres. Il faut dire que notre propre presse ne s’économisait pas en déclarations fracassantes. Creagh remarque pourtant que « l’Amérique du Nord n’a connu qu’un seul attentat [anarchiste] pour tout le xixe siècle », celui d’Alexandre Berkman. Cependant, la « menace terroriste » et l’opprobre jetée sur le terme d’« anarchie » faisaient déjà les beaux jours des journaux à sensation.

Cette séduction pour les moyens extrêmes, Creagh l’attribue aux « coups spectaculaires » que donnèrent les nihilistes russes au despotisme des tsars. Impressionnés, les révolutionnaires de l’Ouest y virent un modèle capable de provoquer un changement social radical. Il s’agissait de réveiller les dominés, de contrer le goût de « servitude volontaire » attribué aux masses.

Les anarchistes des États-Unis, au tournant du siècle, concentrèrent sur eux toute l’animosité des pouvoirs patronaux et étatiques avec pour objectif essentiel leur éradication. On ne peut rappeler ici tous les conflits sociaux d’importance qui flambèrent alors sur la terre nord-américaine. Creagh parle de « guerre totale » entre les anarchistes et le pouvoir, la violence des uns engendrant la violence des autres, et réciproquement.

L’entrée des États-Unis dans le conflit mondial, en avril 1917, amène la conscription obligatoire. Sacco et Vanzetti partent pour le Mexique soit pour échapper à cette obligation, soit, peut-être, pour apprendre à manier les explosifs. Plus tard, cette dernière allégation du FBI sera portée à leur crédit.

Sur les faits précis qui déclenchèrent l’affaire, rappelons qu’il s’agit de deux hold-up, un en décembre 1919, un autre en avril 1920 faisant deux morts. La police remonta rapidement à Sacco et à Vanzetti. Le déroulement de ces attaques et les poursuites policières qui en résultèrent sont longs et contradictoires. Cela intéressera sûrement les amateurs du genre. Pour l’essentiel, disons que le pouvoir tenait entre ses mains deux présumés coupables, anarchistes de surcroît, qui payèrent sans doute pour d’autres.

Nous ne pouvons que recommander chaleureusement la lecture de cet ouvrage qui nous rappelle d’où nous venons. Entre les lignes, sans que cela soit dit explicitement, on peut lire une critique de la violence anarchiste, mais Creagh ne propose rien. Pourtant, dans l’activité des IWW d’alors, il aurait pu déchiffrer d’autres voies. Dommage qu’il se cantonne dans la position de l’historien neutre.

André Bernard


Ronald Creagh, L’Affaire Sacco et Vanzetti, les Éditions de Paris, 2004, 264 pages, 16 euros. Disponible à Publico.





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