[Archives du Monde libertaire] • ArchivesArticles du Monde libertaire en ligneIndexationSommairesAuteur·trice·sAdministrationSite du Monde libertaire
Accueil > Archives > 2001 (n° 1226 à 1262) > 1254 (18-24 oct. 2001) > [« Escraches » : lutter pour ne pas oublier]

Argentine

« Escraches » : lutter pour ne pas oublier

Le jeudi 18 octobre 2001.

Les « escraches » — intraduisible en français — sont une nouvelle forme de lutte inconnue ici et pratiquée dans des pays qui ont subi la dictature de l’armée. À notre demande, des camarades anarchistes argentins expliquent :

Au cours de la dernière dictature militaire qui prit le pouvoir en Argentine entre 1976 et 1983, 340 camps de concentration et d’extermination fonctionnèrent. C’est par là que passèrent plus de 30’000 personnes, militants d’organisations armées, activistes sociaux, opposants politiques ou simples témoins gênants de ces si nombreuses arrestations qui se produisaient quotidiennement ces années-là. La majorité de ces gens ne reparurent plus jamais.

Leurs enfants, dans le meilleur des cas, étaient recueillis par les oncles ou grands- parents. D’autres furent enlevés par les assassins même de leurs parents et furent encore séquestrés, comme butin de guerre.

De nombreuses années durant, les mères et les grands-mères de la place de Mai furent la voix d’une incessante recherche. Pendant tout ce temps, ces enfants, qui sont maintenant des hommes et des femmes adultes (nombre d’entre eux furent témoins de la séquestration de leurs parents), subirent leur douleur dans la plus grande des solitudes…

Beaucoup de ces fils et filles partirent à la recherche de leur identité perdue et se regroupèrent dans l’association HIJOS (Enfants pour l’identité, la justice contre l’oubli et le silence). Les HIJOS disent que « escrachar », c’est mettre en évidence, révéler au public, faire apparaître la face d’une personne qui prétend être discrète. Avec l’escrache, disent-ils, « nous voulons rendre publique l’identité de ces personnes (les oppresseurs de la dernière tyrannie militaire) pour que leurs collègues de travail sachent quel était leur fonction sous la dictature, que les voisins sachent qu’à côté de leur maison vit un tortionnaire, qu’on les reconnaisse à la boulangerie, au café, dans les magasins. Tant qu’il n’y a pas la justice, qu’ils n’aient pas la paix, qu’on les montre dans la rue tels qu’ils sont : des criminels. Qu’ils ne puissent pas occuper de charges publiques, que les politiques et les chefs d’entreprise les laissent tomber ou s’en séparent pour ne perdre ni clients ni électeurs ». Et s’il est certain que cette modalité d’action est nouvelle, le vocable escrache est ancien, d’origine créole.

Les génocidaires meurent mille fois chaque matin quand le peuple les abhorre, les retient dans la rue pour les frapper, les montre du doigt dans les restaurants et les traite de criminels, de corrompus, de violeurs, d’être les accoucheurs d’un ordre social insupportable engendré par la voracité sans limite des représentants des grandes sociétés. C’est précisément l’objet de la dénonciation, l’escrache.

Vingt-cinq ans ont passé depuis le coup d’État qui depuis le 24 mars 1976 dévasta l’Argentine pour éliminer le principal obstacle à l’expansion du capital monopolistique : les travailleurs organisés et dotés d’une conscience de classe.

Un si colossal objectif laissa un solde de 30’000 disparu(e)s, des milliers de fusillés exécutés au cours de faux affrontements, et des centaines de milliers d’exilé(e)s politiques ; et s’y ajoute la cession démesurée de ressources économiques et sociales à des groupes financiers locaux et étrangers (avec l’étatisation de la dette extérieure privée, le jackpot financier qui permit des bénéfices jusqu’à 300 % au cours de commerces spéculatifs, les contrats léonins avec l’État, les subsides aux groupes économiques, un véritable pillage des fonds publics et les privatisations depuis dix ans) et un appareil répressif plus important et mieux organisé.

La dimension de la terreur imposée au cours des sept années de dictature désarticula à grande échelle l’ascension de l’organisation populaire en cours de construction. Mais penser le peuple comme un simple récepteur de cette terreur, c’est nous placer en un rôle dommageable de victime incapable d’exercer sa propre capacité à s’opposer — si petitement soit-il — à tant d’horreur. Regarder et voir cette face de l’Histoire nous revalorise comme peuple, parce que nous sûmes résister en des moments où la résistance était l’unique façon de lutter.

La conscience se construit avec la vérité et il est nécessaire de l’énoncer. Depuis notre propre histoire, notre propre douleur, notre propre joie, nos propres échecs et réussites.

Il y eut une rupture dans les univers traditionnels des sociétés. Un nouveau système de limites fut imposé. Et un système comme celui-là a constamment besoin de réécrire l’histoire, de la refaire pour l’ajuster à ses nécessités. C’est pour cela que son pire ennemi est le témoignage.

Ils imposèrent cette paix [1] comme la seule politique possible, pour inculquer le doute et la peur du changement. La douleur devant ce qui nous est imposé doit se transformer en manœuvre organisée. La problématique que les escraches cherchent à mettre en évidence a du mal à être réduite à des postulats simples ou des consignes. Notre mémoire et notre intention de la valoriser fait mal aux possédants et à leurs laquais, comme leur fera mal aussi un peuple d’hommes et de femmes, compagnons et compagnes de lutte qui ne sont pas disposés à vivre à genoux, et qui résistent par centaines de milliers, partout dans le monde.

« Si no hay justicia, hay escrache »
(S’il n’y a pas de justice, il y a l’escrache)

OSL, Argentine


[1la société post-militaire repose sur un prétendu compromis de réconciliation nationale avec les tortionnaires, n.d.t.





Autres 
  • Anarlivres : site bibliographique des ouvrages anarchistes ou sur l'anarchisme en français
  • Cgécaf : Catalogue général des éditions et collections anarchistes francophones