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La Violence

extrait de « L’Encyclopédie anarchiste », 1934
Le jeudi 18 octobre 2001.

Violence.
C’est la qualité de ce qui est impétueux, emporté, irascible, quand il s’agit du caractère d’une personne ; c’est l’état de ce qui est d’une intensité anormale, lorsqu’il s’agit d’une chose. On dit également : « la violence de la tempête » ; « la violence des passions ».

Faire violence à quelqu’un, c’est le contraindre par la menace, ou par des mauvais traitements, soit à se soumettre à nos exigences, soit à se livrer à des actes en désaccord avec sa conscience, ou ses désirs personnels. Dans le langage sociologique, la violence c’est, par opposition à l’action légale et au prosélytisme pacifique, le recours à la force contre le droit commun, quel qu’en soit le motif. On dira, par exemple : « La crainte d’une révolution sociale prochaine a suscité la violence fasciste. »

Nous voyons par là que violence et autorité sont des mots apparentés par leur signification. La seule différence est en ceci : que la violence est toujours belliqueuse, brutale dans ses moyens, et qu’elle a pour objectif d’imposer sa loi, dans tous les cas, tandis que l’autorité peut être purement morale, et s’exercer sans contrainte sur les esprits, par le prestige du savoir ou l’évidence de la démonstration. On dira, par exemple : « Le nom de ce grand chirurgien fait autorité, et suffit à dissiper la méfiance. » Cependant, ce n’est guère que dans le domaine intellectuel et celui de la moralité que l’autorité s’exerce de cette manière. Au sein de la mêlée sociale, il en va tout autrement, et l’autorité, quand elle exige de milliers, et même de millions de citoyens, l’obéissance, est appelée inévitablement à user de sanctions diverses contre les récalcitrants, donc à s’appuyer, en dernier ressort, sur la violence. Il est, en conséquence, loisible de prétendre que l’autorité, dans le sens législatif du mot, représente la consécration de la violence triomphante, chaque fois que celle-ci, parvenue à ses fins, se pare de prétentions à la légitimité. On lit souvent, dans les textes, des phrases de ce genre : « La violence des factieux s’oppose à l’autorité du pouvoir constitué. » Mais c’est des deux côtés qu’il y a violence, et celle qui s’exerce au nom de l’État n’est pas forcément celle qui offre les garanties les meilleures,

Si un amant jaloux frappe une jeune fille, pour l’obliger à se donner à lui, ceci est qualifié de violence criminelle, parce que cet abus de pouvoir est illégal. Cependant, si le père de la jeune fille la fait emprisonner jusqu’à sa majorité dans une maison de correction, pour avoir voulu suivre celui qu’elle aime, il est dit que cet acte est légitime, parce qu’il relève de l’autorité paternelle et se trouve en conformité des dispositions légales en vigueur. À la vérité, il y a eu, dans les deux circonstances, contrainte par la force, et ce n’est pas le caractère licite de l’un, ou illicite de l’autre, qui est de nature à conférer à l’un quelconque de ces deux méfaits une apparence de justification.

Dans leur haine de l’organisation sociale actuelle, beaucoup de révolutionnaires ont été amenés, non à une interprétation rationaliste des faits sociaux, mais à un ensemble de conceptions paradoxales antibourgeoises, comme s’il n’y avait qu’à penser et agir exactement à l’opposé des classes dirigeantes pour approcher, en toutes choses, de la formule exacte. D’où, une tendance marquée à ne voir des abominations que dans la violence codifiée des institutions officielles, et à ne découvrir jamais ce que comporte d’aussi odieux et tyrannique la violence hors-la-loi, celle d’en bas, comme si les humains des classes exploitées, et ceux des tribus sauvages n’étaient, et ne pouvaient être capables, que de belles actions et de nobles sentiments. C’est une illusion dangereuse. Chez les primitifs enfants de la nature qui ne possèdent aucun écrit législatif, chez les illégaux qui vivent en marge de la société, chez nombre de travailleurs, il est des coutumes qui ont force de loi, et dont l’injustice et la barbarie, voire les pénalités atroces, ne le cèdent en rien aux dispositions de l’ordre capitaliste. Je sais telles régions où, de douter publiquement des miracles et de combattre les cultes religieux, expose le conférencier à être massacré ou jeté à l’eau, non par la police ou les prêtres, mais par les indigènes ou les paysans. Des Noirs, sans contact avec la civilisation, dévorent leurs prisonniers ou les réduisent en esclavage. Il est encore des campagnes où l’on jugerait fort mal les parents qui ne mettraient point à la porte leur fille non mariée quand elle est sur le point d’être mère.

Le gros de la population laborieuse n’est pas l’esclave mais le meilleur soutien des dictatures qui l’oppriment. Si la plupart des époux, dits légitimes, considèrent leur femme comme un bien mobilier, le souteneur, en son âme et conscience, condamne à mort le faux ami qui lui a ravi sa marmite. Et là où le juge se serait peut-être contenté de gratifier de quelques années de prison un homme de couleur trop galant, le bon peuple puritain des États-Unis, estimant la ration trop faible, arrose le coupable d’essence, afin de se procurer le régal de le voir brûler vif. Enfin, comme la guerre tout court, les guerres civiles comportent des cruautés inutiles, du pillage et des excès de tout genre.

C’est l’évidence même que la violence criminelle s’épanouit dans les milieux les plus variés et pas seulement chez les minorités au pouvoir. Les moyens dont celles-ci disposent lui permettent plus de publicité et d’extension. Telle est la principale différence. Il importe peu, par ailleurs, que la violence criminelle opère sous le couvert de textes imprimés, ou réponde simplement à de vieilles superstitions installées dans les mœurs. Pour le non-conformiste, qu’il soit délinquant, réfractaire ou hérétique, le lynchage par la foule furieuse, sur simple dénonciation, ne représentera jamais aucun avantage sur la sentence du tribunal que seconde le bourreau. Et les brimades et souffrances qu’inflige aux êtres d’exception l’opinion publique moyenne sont à la hauteur des législations scélérates.

Voici pourquoi, en raison de la quasi- universalité des pratiques de violence millénaires entre les humains, il apparaît comme utopique que ces mœurs puissent disparaître soudain de la surface terrestre, par le seul fait de l’anéantissement d’une partie de la société, ni meilleure ni pire que les autres, quant au fond, composée seulement d’individus qui furent mieux armés pour le combat ou plus chanceux,

Ces pratiques de violence ne sont pas la conséquence de l’adhésion universelle à une formule abstraite, qui serait le principe dit d’autorité. Celui-ci n’est pas la cause première et unique des conflits sociaux, mais la consécration philosophique et l’essai de justification d’un état de fait qui lui est antérieur, dont l’origine se rattache à la lutte pour la vie, telle qu’on la constate dans les règnes animal et végétal, depuis les premiers âges du monde. En effet, l’espèce humaine, ayant vaincu toutes les autres, et n’étant plus dominée par aucune, s’est multipliée de façon prodigieuse, dans des conditions qui, à toute époque, ont été hors de proportion avec l’augmentation de ses ressources en moyens de subsistance. D’où des compétitions sanglantes pour la possession du sol nourricier ; la division des humains en groupes ethniques concurrents ; et des mesures de défense contre les pillards pour la conservation des biens acquis. D’où, encore, la part du lion prélevée dans le partage de la récolte ou du butin par les plus aptes, en raison des services rendus à la collectivité, par leur force physique ou leur intelligence exceptionnelle. D’où, enfin, la soumission de la femme, en échange de l’entretien assuré, pour elle et ses enfants ; puis, l’exigence de la fidélité, afin que le patrimoine soit réservé, tout entier, à la progéniture conçue des œuvres du chef de famille, et non éparpillé sur des fils d’étrangers. À ces motifs de compétition — comme il en existe dans 1es espèces animales, pour la conquête de la femelle ou le rapt des meilleurs morceaux —, des motifs d’un ordre différent sont venus s’ajouter : l’ambition, la recherche du moindre effort, la soif du luxe, le goût du commandement. Et ces besoins superflus, devenus souvent plus nécessaires que le nécessaire lui-même, ont occasionné autant, sinon plus, de meurtrières hostilités que la simple bataille pour le pain quotidien. Ajoutons à ces considérations, l’impulsivité bestiale, la crédulité déconcertante, de populations énormes, qui n’ont pas été éloignées de la nature, mais sont, au contraire, par leur ignorance et leur insuffisante éducation, demeurées beaucoup trop près de la nature — celle de la jungle où le combat pour la sélection est la règle permanente —, et nous aurons l’explication de la persistance séculaire, jusque dans notre époque de progrès scientifique à outrance, d’un état de choses qui, envisagé seulement du point de vue de la morale pure, ne serait guère explicable que par des crises d’aliénation mentale, héréditaire et collective.

Si l’autorité est amenée presque inévitablement à s’appuyer sur la violence, celle-ci, en revanche, aboutit presque immanquablement à l’autorité, c’est-à-dire à l’essai de légitimation philosophique et à la codification des buts qu’elle se propose et des moyens dont elle se sert. En effet, pourquoi ferait-on violence à quelqu’un, si ce n’était pour défendre, aux dépens des siens, nos intérêts, lui imposer le respect de notre règle morale, ou de nos préférences intellectuelles, ou encore lui infliger, pour sa conduite, jugée par nous détestable et dangereuse, un châtiment exemplaire ? Or, pour nous faire des alliés et mériter l’approbation d’autrui, voire, si nous ne sommes pas dépourvus de scrupules, pour nous mettre d’accord avec notre propre conscience, nous sommes portés, en pareil cas, à présenter nos actes comme en fonction d’une norme juridique d’importance universelle. Nous voici donc en possession d’un code que nous estimons devoir être adopté par tous les hommes. Mais, comme son application ne va ordinairement pas sans résistance de la part de ceux dont elle menace la sécurité, ou compromet les satisfactions, il y a lutte. Bonne ou mauvaise, la loi du plus fort s’impose au vaincu. Et il ne peut en être autrement, car si le vainqueur poussait la générosité jusqu’à donner à son adversaire la possibilité de reprendre l’avantage, les rôles ne tarderaient pas à être intervertis.

Que des fanatiques apportent avec régularité le trouble dans des réunions de discussion libre, et l’on se trouvera en présence d’un dilemme : ou renoncer à ces réunions, ou organiser, pour chacune d’elles, une police de la salle, en conformité d’un règlement établi par les animateurs du groupe, et qui aura pour sanctions : d’abord le rappel à l’ordre, ensuite l’expulsion par la force. C’est un véritable décret. Que de faux camarades se présentent chez des militants révolutionnaires pour solliciter d’eux des subsides, en abusant de leur confiance, et l’on se trouvera en présence d’un autre dilemme : ou se laisser dépouiller jusqu’au dernier centime par des aigrefins de plus en plus nombreux ; ou, comme cela se fait d’habitude, les dénoncer dans la presse, leur infliger, à la première incartade, une « bonne correction ». Voici qui rappelle singulièrement les sentences des tribunaux, au temps où les châtiments corporels faisaient encore partie de l’arsenal des lois. Qu’une insurrection se produise demain dans notre pays, et fasse bon marché des hommes au pouvoir, mais sans réussir à faire disparaître de l’âme des foules ces vieilles empreintes : le goût de la concurrence et de la propriété, la foi religieuse ; et il faudra : soit céder devant le capitalisme et l’Église, aux racines encore très puissantes, soit prendre contre eux toutes mesures utiles de surveillance et de coercition, jusqu’à parachèvement de l’œuvre difficile que la bataille des rues a seulement permis d’ébaucher. Déjà, il est permis d’entrevoir les prochaines assemblées nationales et de futurs commissariats du peuple… Cependant, ce serait une grave erreur que de vouloir assimiler, sous prétexte qu’elles recourent à des procédés analogues, la violence-autorité au service des antiques esclavages — le salariat, l’ignorance, les superstitions — et la violence-autorité qui a pour objet leur extinction, au profit de l’aisance généralisée du rationalisme scientifique et, sinon de « la liberté sans rivage » — qui aboutit, en fait, à la licence et à la tyrannie réciproque — du moins au maximum de liberté individuelle compatible avec la vie en société. De même que les soldats de l’armée de Versailles, les combattants de la Commune avaient des canons. Mais il serait injuste de ne pas rappeler que, si les uns défendaient la plus noble des causes, les autres soutenaient des privilèges de scélérats. La morale est dans le but poursuivi plus que dans le choix des moyens pour y parvenir.

L’instauration d’un ordre social communiste-anarchiste durable, comportant l’absence d’autorité, sous quelque forme que ce soit, suppose préalablement résolu le problème de la violence entre les hommes, puisque la violence engendre la lutte, qui aboutit inévitablement à l’autorité. Mais pour que disparaissent sans retour les coutumes de violence, il est indispensable qu’aient disparu, tout d’abord, les motifs, non seulement intellectuels et moraux, mais encore économiques, qui armaient les uns contre les autres humains, notamment l’insuffisance permanente — aggravée par une organisation sociale défectueuse — des ressources alimentaires, par rapport à l’énorme accroissement de la population terrestre. Cet absolu dans l’harmonie sociale, que représente l’idéal communiste-anarchiste n’apparaît donc pas comme susceptible d’être le résultat direct et immédiat d’une catastrophe mettant aux prises les éléments les plus divers, mais comme l’aboutissement final d’une longue évolution éducative, occasionnellement activée par des coups de force, dont les moyens d’action, comme l’objectif transitoire, ne peuvent être, en fait, qu’autoritaires.

Si, par scrupule moral, on veut user d’autorité sous aucune forme, sous aucun prétexte ; si, plutôt que de consentir à l’exercer, on accepterait d’en subir, de la part d’autrui, tous les inconvénients, il n’est qu’à se conformer à la doctrine de la non-résistance au mal par la violence, telle que la pratiquent les Doukhobors du Canada, ces communistes chrétiens, émigrés de Russie en Colombie britannique, au début du xxe siècle. Ils y occupent, au nombre de quinze mille, de vastes domaines ; ils ne recourent à d’autres moyens de propagande que le bon exemple de leur existence saine, de leurs coutumes fraternelles, et se laisseraient massacrer plutôt que de se servir d’une arme contre quiconque.

En effet, qu’il s’agisse de l’acte d’un seul individu, à la fois plaignant, exécuteur et juge, ou bien d’un appareil judiciaire compliqué ; que les procédés de contrainte soient le poing fermé ou la prison, le pistolet automatique ou la guillotine, c’est toujours, en définitive, sous des aspects divers, la loi et l’autorité, que nous avons en perspective, quoique avec des motifs plus ou moins moraux, des sanctions plus ou moins humanisées. Et c’est pourquoi, dès l’instant que l’on admet le recours à la violence spontanée, révolutionnaire, pour la défense légitime des intérêts prolétariens, il apparaît comme une inconséquence que l’on se refuse à l’utiliser pour le même objet, dès qu’elle prend un caractère administratif et de délégation, même sous le contrôle direct et permanent des masses populaires.

Ma conclusion sera la suivante : la non-résistance au mal par la violence est une doctrine mystique, charitable, qui ne se justifie que par la foi en une divine providence et l’espérance en la vie éternelle. Elle aboutit, par voie de conséquence logique, non seulement à cette formule : « Plutôt l’invasion que la guerre », mais encore à cette autre formule : « Plutôt le servage que l’insurrection. » Pour l’incroyant, matérialiste ou agnostique, la violence est le résultat des compétitions entre les êtres, en raison directe de l’importance morale, intellectuelle ou vitale de celles-ci. Donc, sans faire de la violence l’objet d’un culte, et tout en la réduisant au minimum, il y a lieu de l’accepter, sous quelque forme que ce soit, en tant que condition de défense indispensable chaque fois que la lutte comporte inéluctablement d’y recourir car, une fois le combat engagé, celui qui cesse de s’imposer par la violence à ses adversaires, doit s’attendre à ce qu’il s’imposent à lui.

Toute violence exercée au nom d’un principe comporte une forme d’autorité. Mais il y a lieu de distinguer entre, d’une part, l’autorité défensive qui garantit l’exercice des droits individuels contre la licence d’autrui ; et, d’autre part, l’autorité tyrannique qui soumet des populations entières à l’arbitraire de quelques-uns, ou ne laisse à l’individu aucun recours contre l’étouffement de l’ensemble. Ces deux formes d’autorité, totalement à l’opposé l’une de l’autre, par leurs objectifs, ne sont pas l’une à l’autre assimilables et ne devraient jamais être confondues. Mais il y a lieu de considérer que, tant que subsistera l’autorité tyrannique, c’est-à-dire tant qu’il n’y aura pas adhésion, quasi universelle du genre humain, à une formule sociale unique et rationnelle, dans un cadre économique approprié, l’autorité de la violence défensive conservera sa raison d’être et son utilité.

Contre l’autorité tyrannique, capitaliste, religieuse ou grégaire, il est deux attitudes également fondées, selon le point de vue auquel on se place, le tempérament et la situation sociale de ceux qui consentent à leur prêter attention : l’individualisme anarchiste, à la condition qu’il conserve intact son caractère de réaction individuelle idéaliste contre l’ensemble, et ne s’égare point à l’instar de Benjamin Tucker, en des visées d’adaptation collective, sur des données obscures autant qu’impraticables ; le socialisme libertaire, à la condition qu’épurant la généreuse doctrine communiste-anarchiste-révolutionnaire de Pierre Kropotkine de ce qu’elle comporte d’erroné dans sa base, et d’utopique dans ses espérances, d’une catastrophe, intégralement purificatrice dans l’ordre social, il soit substitué, à l’action conforme à des principes de philosophie abstraite, la lutte journalière pour des résultats positifs, dans le sens du maximum de bien-être et de liberté pour tous, compatibles avec chaque circonstance.

Jean Marestan





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